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 For evermore

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Pudding \o/


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Swato
Messages : 992
Date d'inscription : 08/08/2013

MessageSujet: For evermore   Sam 2 Sep - 15:46

1- Frère Tuck a peur d'une casserole sale




Les rayons du soleil passent par la fenêtre à travers les persiennes, coupés en fines tranches horizontales, comme moi. L'oreiller et les draps sont chauds, je suis un burritos géant. Les oiseaux chantent, mon vieux frigo grésille. Et c'est tout ce qu'on peut entendre ici. Pas que je veuille entendre autre chose de toute manière, la sonnerie du téléphone est angoissante, il était grand temps que quelqu'un débranche cette fichue prise.
Le matelas s'affaisse, une créature non-identifiée fait son chemin en m'écrasant les pieds et finit par me faire un massage de la poitrine. Je sors un bras de mon burritos de couverture pour gratouiller la tête du masseur amateur.
— Cyr..., grommelé-je.
Avec un ronronnement sonore qui ressemble très fort à un ronflement, mon chat se laisse tomber sur moi, comme si j'étais sa niche. Un grognement m'échappe, j'applatis sa fourrure d'une main ensommeillée. Cyr colle son nez froid contre le mien.
— T'es pas mon mec, Cyr.
Une dernière caresse et je me redresse sur un coude en laissant filer le chat. Mes cheveux sont dans tous les sens, passer une main dedans n'y fait rien. Avec un soupir, je dècide de me lever et de commencer ma journée de rien. Une journée de rien, ça consiste à... pas grand chose en fin de compte.
Un t-shirt, un sweat et un bas de jogging plus tard, je me fais une tasse de café et je me perds dedans pendant une bonne heure, à regarder le lait se mélanger, faire des volutes et des tourbillons. Quand ma contemplation est terminée, mon petit dej est froid et mon envie de café s'est envolée. J'allume la télé, je l'éteins. J'ouvre les rideaux et je regarde dehors. Des nuages sont apparus dans le ciel et le temps vire à l'orage. Pieds nus, je vais m'installer sur le perron, je m'assieds par terre, dos contre le mur, et les montants de la ballustrade me font penser à une prison. Mon père se pointe à quatorze heure, dans sa parka kaki et avec sa tonsure qui me fait l'appeler affectueusement "Frère Tuck" ou "Tuck" quand le premier est trop long. Il me dévisage de la tête aux pieds, il fait la grimace, comme si quelqu'un tirait les coins de sa bouche vers le bas et il secoue la tête. Le numéro est bien réglé, dans deux secondes il va me dire...
— Ca ne peut pas continuer comme ça.
Bingo. Et comme à chaque fois, je tire sur les manches trop longues de mon sweat et je souris:
— Ca va.
Peut-être que oui. Il a fait presque beau aujourd'hui. Tuck sort un sac poubelle énorme de son pick-up, il le met contre le canapé quand je le fais entrer. Il regarde la maison comme s'il ne l'avait jamais vu, fait 'pshiiiiit' à Cyr quand ce dernier fait mine de venir se frotter contre ses mollets.
— Tu ne peux plus vivre ici, Mickey... Ca ne m'est pas arrivé et je ne supporte même pas de voir cette maison, je ne comprends pas comment tu peux y vivre !
— C'est simple, je me lève, je fais ce que j'ai à faire et je me couche le soir, dis-je.
Tuck me pointe de son doigt boudiné:
— Ne sois pas sarcastique avec moi.
— Ma maison, mes règles, rétorqué-je.
Il tourne dans la cuisine comme un rapace pendant que je réchauffe le café de ce matin. La pile de vaisselle dans l'évier attire son attention. Et c'est parti pour un tour.
— Et c'est quoi ça !
— Des assiettes et des fourchettes.
— Et ça ! S'exclame t-il en levant une casserole par le manche comme si elle allait le mordre.
— Peut-être qu'il serait temps de passer chez un ophtalmo...
— Ca suffit, Mickey, c'est la goutte d'eau qui fait déborder...
Ah, des fois Frère Tuck ne finit pas ses phrases, c'est un trait de caractère chez lui. La plupart du temps, terminer ses phrases m'est irresistible.
— L'évier ? Hasardé-je.
Tuck me fusille du regard:
— Tu te crois plus fûté que les autres, hein ?
Je hausse les épaules, lui enlève la casserole des mains pour la reposer sagement sur la gazinière.
— C'est que de la vaisselle en retard, pas de quoi en faire un drame. J'ai eut la flemme...
— La flemme, répète Tuck en reniflant. C'est commun chez vous, les jeunes...
— Et la rabat-joie attitude, c'est commun chez vous, les vieux.
Si j'avais encore cinq ans, je me serais pris un lancé de pantoufle magistral dans la tronche pour lui avoir répondu de cette manière. Heureusement pour moi, j'en ai vingt de plus. Tuck se dégonfle comme un ballon, il s'installe sur le seul tabouret de la cuisine. Je n'ai qu'une hâte: qu'il boive sa tasse de café, qu'il me demande une dernière fois si ça va et qu'il s'en aille.
— Est-ce que tu as de quoi payer la facture d'electricité ce mois-ci ?
Je suis une horrible personne. Il s'inquiète et moi je... Dans le placard, je lui choisis mon mug préféré pour me faire pardonner. Lorsqu'il a son café en mains, je perche une fesse sur l'appui de fenêtre et je cherche desespérement quoi regarder en répondant:
— Je vais sûrement être un peu short...
— Je t'avancerai.
— Tuck, non..., protesté-je. Je peux rester un peu dans le rouge, les découverts ça sert à ça, non ? Je vais recevoir mon salaire au début du mois, ça devrait aller.
— Tu devrais te trouver un travail qui paye mieux...
Et s'en suit la liste des choses que je devrais faire, ce qui se résume à: aller faire les courses, faire la vaisselle, manger correctement à des heures convenables, déménager, me trouver une fille (ou un garçon hein, peu importe, tu le sais, tu le sais, pas vrai ?), rencontrer plus de gens, me marier et avoir une petite vie bien tranquille, loin de tout ça. A la fin de la liste, je desespère de voir que son mug n'est qu'à moitié vide.
— Et si j'aime bien "ça" ?
— Oh, Mickey...
Je souffle lourdement, mes yeux se perdent par la fenêtre. Dehors, Cyr est entrain de creuser un trou, il fait des bonds ridicules pour attraper la bestiole qu'il chasse. J'aimerais qu'il creuse un trou assez grand pour que je puisse m'y enterrer et échapper à la conversation, à la pitié dans la voix de Tuck. Une main tire mon col et me sors de ma reverie. Tuck fronce le nez, un peu dégoûté:
— Ca fait combien de temps que tu n'as pas pris de douche ?
Je remets mon col correctement, chasse sa main et remonte les pans de la capuche sur ma gorge avec embarras.
— Papa, sérieusement, ralé-je.
— Ok, ok... Viens-là.
Il m'attire dans ses bras, je roule des yeux et me laisse faire avec un soupir. Tuck passe une main sur ma nuque, dans mes cheveux courts (et sales, mais on a déjà éclairci ce point), pas du tout repoussé par mes effluves odorantes (miam).
— Est-ce que ça va ?
— Ca va, je t'assure.
Je me mords la langue. Tuck passe d'un pied à l'autre comme s'il dansait un slow.
— Je t'aime, Schatzi.
Le surnom me met une boule dans la gorge, comme à chaque fois. Je tapote maladroitement le dos de mon géniteur.
— Moi aussi, Tuck.
La tasse vide, il s'en va, je lui fais signe maladroitement sur le porche de la maison jusqu'à ce que son pick-up ait disparu à l'horizon. A l'intérieur, j'ouvre le sac poubelle, là où toutes mes fringues propres et bien repassées attendent sagement, sûrement grâce à la nouvelle femme de Tuck, Maria. Peut-être que je devrais les ranger mais j'ai la flemme. La chattière fait un bruit monstre en s'ouvrant, annonçant le retour de Cyr et pour cause: il pleut. J'ai juste le temps de me retourner pour le voir déposer un lapin mort sur le tapis du salon avant qu'il ne se carapate en s'ébrouant comme un possédé.
— Génial..., marmonné-je. Merci !

A quinze heure, je réalise que je n'ai rien mangé depuis que mon réveil a sonné. Comme Tuck me l'a si bien fait remarqué, mes placards sont vides, je me contente d'un yaout périmé depuis deux jours et d'un reste de céréales que je m'enfile sans lait. Le travail n'attend personne, j'allume mon ordi et je bosse jusque vingt-trois heures. La maison est ultra flippante la nuit, le parquet craque, le robinet fait ploc ploc, le chat se glisse entre mes jambes quand je m'y attends le moins et les branches des arbres cognent contre les murs au rythme du vent. Heureusement, il y a les vidéos de chats idiots, qui ronronnent, se font des calins, ratent leurs sauts ou se mangent des miroirs en essayant de se chasser eux-même.
Certains jours, c'est ce que j'ai l'impression de faire. Comme s'il y avait un miroir au plafond et que je me regardais vivre d'en haut, une main tendue et la bouche ouverte mais sans le son. Rien n'arrive en bas, rien n'atteint jamais le sol, tout reste en l'air.
— Ouf ! Punaise, t'es pas léger...
A trois heures du matin, Cyr grimpe sur mon ventre et me tourne dessus en me montrant alternativement sa tête et son cul, je finis par comprendre le message: j'éteins l'ordi et me prépare à aller dormir. Puis je me sens et je ne me supporte pas, je me relève et je vais prendre une douche. Je me rallonge. Est-ce que j'ai fermé le gaz ? Je me relève, me recouche. Est-ce que la porte d'entrée est bien fermée ? Je me relève. Est-ce que Cyr a de l'eau, des croquettes ? Est-ce que la porte du frigo est close ? Est-ce que la porte, est-ce que le gaz, est-ce que... Ma tête tourne de toutes ces questions, j'allume toute la maison, on se croirait à Versailles. Je prends un stylo et je fais le grand tour en notant des lettres sur le revers de ma main, je coche devant à chaque verifications. P pour porte, fermée. G pour gaz, coupé. E&C pour eau et croquettes, check. F pour frigo, clos.
— C'est bon, tout est fait, dis-je à mon cerveau dérangé.
Le rituel effectué, je me couche et je m'endors comme une souche.
Il est cinq heures.



2- Agatha et la carotte maudite




Le lendemain, la culpabilité prend le dessus sur la flemme et je me retrouve à la superette avant de vraiment m'en rendre compte. Une petite superette pour un petit village où tout le monde se connait, où les ragots vont bons trains et où tout se déforme, un véritable jeu du téléphone arabe. Dans les rayons, avec mon panier en féraille sur le bras, je me sens terriblement con.
— Bonjour, Michael !
Avec un signe de tête, je fais semblant de ne pas remarquer le plaisir évident avec lequel la dame derrière le comptoir (qui sait mon nom mais que je ne connais pas du tout) prononce et accentue la fin de mon prénom. Des choses plus importantes me tourmentent, comme: qu'est-ce que je peux mettre dans ce foutu panier qui soit sain, nourrissant et pas cher ? Devant le stand de légumes, mon cerveau fait choux blanc. Et c'est là qu'arrive l'inévitable.
— ... Michaël, c'est toi ?
Dieu, cette journée n'aura t-elle donc jamais de fin ? Il est midi, certes, mais... Je me retourne lentement, avec (bordel) une carotte à la main et le levé de sourcil le plus perplexe que la terre ait jamais porté. Radieuse, une fille aux longs cheveux noirs corbeaux me lance un sourire hésitant auquel je réponds... auquel je ne réponds pas en fait, trop choqué de son apparition soudaine. Je dois la connaître (ou pas, les nouvelles vont vites) mais je n'arrive pas à me souvenir de son prénom.
— Euh... Salut, répondé-je gauchement.
Les yeux de la fille voyagent sur la carotte prisonnière de ma main qui se serre à une vitesse alarmante. Je repose le légume sans défense et remonte le zip de mon sweat pour cacher les trous dans mon vieux t-shirt de Nirvana. La fille jete un oeil par dessus son épaule, des jeunes trainent à la porte, ils n'ont pas l'air content qu'elle se soit arrêtée pour me parler. Je les comprends, moi-même je ne me parlerai pas. Si je n'étais pas moi.
— J'étais à la fac avec toi, je ne sais pas si tu... Agatha, en cours de PFL, sourit-elle.
— Oh, Prof Farfelu qui Laisse...
— ... à désirer, terminons-nous en coeur.
Agatha rit, un sourire étire mes lèvres sans que je puisse y faire quoi que ce soit. Je ne me souviens pas très bien d'elle, nous n'avions que deux cours de deux heures par semaine en commun, elle avait son groupe d'amis et j'avais... Un ami. Enfin, je croyais. Agatha se reprend, remet une mèche de ses cheveux derrière son oreille.
— Programmation fonctionnelle et logique, est-ce que tu te sers de ce qu'on t'a appris, toi ? Demande t-elle.
— Un peu. J'ai crée quelques sites, je suis modérateur sur quelques forums d'enseignes... un peu plus grosses que celle-ci, dis-je en baissant la voix.
— Traître, tu n'as pas honte ? Sourit-elle avec amusement.
— Il faut vivre avec son temps...
Plus bateau comme réponse, tu meurs. Mais ça me va bien, les réponses bateaux. Les amis d'Agatha s'impatientent et tapent du pied en lui faisant les gros yeux, je détourne les miens brièvement comme si ma vie était terriblement overbookée.
— Et Lucas ?
Ce qui me sert de coeur fait une embardée horrible dans ma cage thoracique. Je cache mon teint pâle en me passant une main dans les cheveux.
— Ah... euh, je sais pas, faudrait lui demander.
— Tu n'es plus en contact avec lui ? S'exclame Agatha, surprise. Vous êtiez tellement proches !
Si elle continue, je vais être malade.
— Agatha ! Finit par hurler une amie impatience.
Que Dieu bénisse l'impolitesse de cette fille très mal elevée. Agatha m'adresse une oeillade désolée que je balaye d'un geste de la main.
— Je dois y aller, s'excuse t-elle. C'était cool de te revoir.
— Ouais, toi aussi.
— Ciao.
— Salut.
Agatha quitte la superette en un courant d'air, avec ses odieux amis dans son sillage. Je fourre tout ce qui me parait essentiel à ma survie et qui se trouve dans les étagères les plus basses, réservées au premier prix: pâtes, riz, oeuf, lait, céréales, boites de conserves et surgelés. Puis je snobe complétement le stand de légumes et sa maudite carotte, paye la dame au comptoir et ignore son "A bientôt, Michael !" jovial et un brin moqueur pour aller retrouver la sécurité relative de ma vieille Dacia Logan. Soudain, le rappel bien chiant.
— Et merde, juré-je furieusement.
Je sors de la voiture et retourne à la superette où j'ai oublié d'acheter les croquettes de Cyr. La dame sourit "Ah, déjà ?", mon sourire titube, je paye et retourne à la voiture avec soulagement. Là, je m'écroule contre le volant et essuye mes paumes moites de sueur sur mon jean.
— Logaaaaaan, geigné-je. Pas de bruits bizarres comme tout à l'heure, ramène-moi à la maison !

Cyr se frotte contre mes mollets en ronronnant, je le pousse du bout du pied en pinçant les lèvres.
— Je te deteste.
Les courses sur la table de la cuisine, je soulève Cyr du sol pour qu'il cesse ses tentatives de meurtre par trébuchement. Il frotte son nez froid contre le mien, je soupire et lui donne un gentil coup de boule.
— Tu me dois 45€ et ma dignité.
Un ronronnement (ronflement) sonore me répond. Je le repose par terre et me plie à la torture du rangement. Un peu plus tard, je m'assois sur le perron, dos au mur et face à la ballustrade, dans ma prison de montants. Les souvenirs d'Agatha remontent à la surface et à retardement, c'était une fille qui n'avait jamais de feuilles, qui chapardait mes crayons et qui lisait par dessus mon épaule quand le professeur allait trop vite. La vitesse du prof n'égalait pas ma lenteur. Alors Agatha et moi, on se regardait de travers, on haussait les épaules et on souriait. Puis Lucas disait un truc idiot, je riais et Agatha passait au second plan.
— Stop, stop, stop, dis-je à ma cervelle déglinguée.
Il est rare qu'elle m'écoute. La voiture de Tuck apparaît au détour du virage qui mène jusqu'à chez moi et j'acceuille la distraction à bras ouverts, même si je sais que dans cinq minutes, je vais le regretter.





3- Si vous allez à San Francisco...




Le cataclisme survient trois jours après mon désastre des courses à la superette, quand Maria débarque chez moi avec ses deux gosses sur (ou sous, question de point de vue) les bras. Le chignon flou et la mine... Et bien, floue aussi, quelle coindidence, elle me colle le plus jeune dans les bras, avec un doudou en prime. Comme si un soucis n'était pas déjà trop.
— Je suis vraiment désolée, Mickey, mais ton père est au travail, la baby-sitter est malade et je dois absoluement décrocher ce poste ! Dit-elle.
C'est faux. Avec son accent, ça donne "Yest souis vlaiment dissoulé, Micki, mah tom pèle yest au tlavail, la baby-sssssittèle yest malatte y yé dois abssssouloument dicloucher ci pouste". Ce à quoi le plus jeune répond:
— Estupido !
— Ne commence pas, Cisco !
(Ni coummenssse... vous avez compris.)
A la limite de l'explosion, je secoue la tête:
— Non, non, je suis d'accord avec Cisco, c'est une décision vraiment estupido, surtout si tu veux les retrouver vivant à la fin de ton entretien d'embauche.
Cisco déforme mon t-shirt avec ses petites mains, il fait la moue, le plus grand doit avoir onze/douze ans à tout casser et je n'ai pas encore le déplaisir de connaître son prénom. Maria me fait un grand sourire. Genre naufragé sur une île déserte qui voit débarquer un navire après cent jours à n'avoir mangé que de la papaye à la paille.
— Tout va très bien aller, ils sont très sages ! Je reviens dans une heure, promis ! Merci, Mickey !
Et elle me claque la porte au nez. De ma propre maison, oui. Me voilà donc avec deux gamins dont je ne sais rien, sinon qu'ils sont cassables et que ma maison n'est pas enfants-proof. Cisco fronce les sourcils, son doudou s'écrase sur le parquet quand il remue dans mes bras. Je le pose par terre, il ramasse son doudou et croise les bras en boudant. On a connu mieux comme première rencontre officielle avec sa belle-famille.
— Est-ce que tu vas nous faire rester dans l'entrée ? Marmonne le plus grand.
— J'ai pas encore décidé, répondé-je, sarcastique.
Je soupire lourdement, passe une main dans mes cheveux et les mets sans dessus-dessous. Gérer des gosses. Sans les tuer par accident. Ou même volontairement, tiens.
— Je te préviens que si tu me touches à des endroits bizarres, je vais aller tout cafter à maman et à Jean-Pierre.
Je m'étrangle en entendant "Jean-Pierre" alias Tuck, mon père. Personne ne l'a appelé Jean-Pierre depuis des lustres...  Je rouvre les yeux et toise le plus grand:
— Si je te touche à des endroits bizarres, ... ? C'est quoi ton prénom ?
— Frank, grommele le jeune.
Frank et Cisco... Frank, Cisco. Francisco. Génial, Maria ne s'est pas foulée, par dessus le marché.
— Si je te touche à des endroits bizarres, t'as intérêt à le dire à ta mère et à Jean-Pierre, continué-je en opinant du chef.
Ma réplique a le don de lui clouer le bec. Je les dévisage tous les deux en me demandant ce que je vais bien pouvoir faire d'eux. Je n'ai rien pour les gamins ici, c'est une maison de célibataire de vingt-cinq ans qui a déjà perdu ses illusions sur ce que la vie a à lui apporter, pas une crèche.
— Bon, allons-y, dis-je avec un manque d'enthousiasme flagrant.
Je tends la main vers Cisco, le petit refuse de prendre ma main mais me suit quand je fais un pas dans l'entrée. Frank pousse un énorme soupir et remonte la hanse de son sac à dos sur son épaule. Au salon, je les fais asseoir sur le canapé et je zappe pour trouver une chaîne pour enfants.
— C'est pour les bébés, se plaint Cisco.
— Cool, parce que t'en es un, rétorque Frank.
— Même pas vrai, t'es méchant, estupido !
— Eh, oh, calmos les emmerdeurs !
Cisco halète et pose une main sur sa bouche en me regardant avec des yeux ronds comme des soucoupes. Je jette négligemment la télécommande sur un coussin et remue nerveusement:
— Ben quoi ?
— T'as dit un gros mot, glousse Cisco.
— Estupido, c'est pas un joli mot non plus.
Et toc. Frank marmonne dans sa barbe inexistante et sort un portable de la poche de son jean avant de pianoter furieusement sur les touches.
— Essayez de ne toucher à rien et de ne pas mourir pour les cinq minutes qui arrivent, ok ?
Et avec ça, je m'échappe à la cuisine pour respirer. Les mains à plat sur le comptoir, je compte jusqu'à cinq en inspirant, je retiens ma respiration pendant trois secondes et je souffle. Il n'y a jamais eut autant de monde dans ma baraque depuis que c'est arrivé.
— Nope, me dis-je à moi-même.
Il n'est pas question que j'y repense.
— UN CHAT !
Cyr est dans de beaux draps. Quand je retourne au salon, Cisco est accroupi à coté du chat et il le caresse avec des grands gestes brusques. Avec une grimace, je ramasse le pauvre Cyr. Cisco boude.
— Va t'asseoir.
Le gamin tape du pied et obéit. Une heure, une heure entière... Faites que j'y survive. Cyr gigote jusqu'à ce que je le lâche, il s'enfuit aussitôt par la chattière. Comme Cisco fait toujours la moue, je lui dis que c'est un chat timide. Frank ne quitte pas son écran des yeux, ce qui m'arrange. Je file leur chercher un paquet de biscuits tout neuf et deux verres de lait en espérant que ça va les distraire jusqu'à ce que leur mère revienne. Les gosses, c'est comme des tamagochis grand format pas vrai ? Faut juste s'assurer qu'ils aient à boire, à manger et qu'ils aillent faire caca de temps à autre ?
Ils sont étalés comme des loirs sur mon canapé et j'ai l'impression d'être l'intrus, la personne qui n'est pas à sa place.
— C'est estupido, râle Cisco à l'attention de la télé.
La situation est estupido. Je m'assois à coté de Frank qui me fusille du regard avant de se décaler sur le coussin comme si j'avais la peste. Et pendant dix bonnes minutes, rien ni personne ne bouge. A l'écran, les deux personnages babillent à toute vitesse et font un high five. Il y a pleins de couleurs, de flash, de mouvements, les personnages parlent vite... C'est un ouragan dans ma vie très lente et ça me donne le tournis. Je cherche la télécommande:
— Ouais, c'est vraiment estupido.
J'éteins le poste. L'écran noir s'imprime sur ma rétine et repose mes yeux. Cisco fait aller ses jambes en dessous de lui, Frank cale sa tête contre le dossier du canapé, son excursion ici, ça a l'air d'être la fin du monde.
— On a pas besoin de baby-sitter, je pouvais très bien surveiller Cisco à la maison, grogne Frank.
— J'en doute pas une seconde.
J'aurais préféré, pour être honnête. Ce sont les fils que Maria a eut d'un précedent mariage, ils ont tous les deux le teint basanné de leur mère et des cheveux épais couleur de jais. La seule chose qu'ils n'ont pas hérité d'elle, c'est son accent terrible. Je dévisage Cisco qui commence à s'ennuyer ferme:
— T'as quel âge ?
Cisco me montre une main entière et compte tout haut sur ses doigts, il compte deux fois le cinquième et clame en criant qu'il a six ans. Je hausse un sourcil vers Frank:
— C'est assez vieux pour jouer sur l'ordinateur ?
— J'en sais rien, moi.
Je lève les yeux au ciel, reviens avec mon ordi et le pose sur les petites jambes de Cisco qui grignote un biscuit. Après avoir selectionné une page de jeux flash pour gamin de six ans, je reste à coté de lui au cas où il se déciderait à aller fouiner sur des sites pas fait pour lui.
— C'est sale chez toi.
Frank a quitté son écran des yeux, aparemment. J'examine ma maison en me mettant à sa place. Une pile de courriers et de publicités s'entasse sur mon meuble de l'entrée, je n'ai pas encore déballé mes fringues du sac poubelle qui traine dans un coin, des sweat-shirt, des livres et des CD sont disséminés au quatre coins du salon, en vrac. C'est le bordel.
— Merci.
Un froncement de sourcil plus tard, Frank secoue la tête et je crois l'entendre dire "taré" dans un souffle. Cisco se lasse du jeu, il en joue un autre. Quand ça n'est plus assez pour retenir son attention, je lui mets quelque CD et lui laisse choisir ce qu'il veut écouter. Gun and Roses tourne dans la chaîne hifi, trois chansons et il en a assez.
— Je m'ennuiiiiie !
Le gamin n'arrive même pas à supporter vingt minutes de mes journées interminables. Cisco grimpe sur mes genoux, j'écarte les mains et le regarde faire avec ébahissement, Frank fait claquer sa langue contre son palet:
— Lui monte pas dessus.
— Je fais ce que j'veux, d'abord, répond t-il en lui tirant la langue.
— Tu peux pas lui monter dessus comme ça, proteste Frank. Descends !
Quand Cisco ne s'execute pas assez vite, Frank le pousse jusqu'à ce qu'il soit assis de l'autre coté, avec moi au milieu.
— Eh ! Ne sois pas méchant avec lui ! Le reprimandé-je.
— Toi, si tu touches à mon frère, je te bute.
Les avertissements à répétitions me mettent mal à l'aise, je me lève en me gratant le crâne avec frustration. Ma routine de rien est complétement perturbée et mes yeux n'arrêtent pas de se tourner vers l'horloge du salon, les aiguilles ne trottent pas assez vite. Cisco boude. Encore.
— D'abord, Jean-Pierre dit que t'es une pierre.
Sympas, merci Tuck. Frank roule des yeux :
— Mais non, il dit pas ça abruti, il dit qu'il est triste comme les pierres.
— Ben c'est ce que j'dis !
— Quand est-ce que votre mère arrive déjà ?
Frank regarde son portable et pianote dessus à toute vitesse, il ne me destine qu'un bref coup d'oeil mort d'ennui:
— T'inquiètes, je lui ai dit qu'on avait mis le feu à ta barraque, elle va bientôt se radiner en hurlant.
— T'as pas fait ça, ris-je nerveusement.
Le gamin hausse un sourcil et retourne l'écran de son portable pour me montrer la série de message qu'il a envoyé et... Effectivement, il lui a bien dit qu'il avait mis le feu chez moi. Le pire, c'est qu'il n'a pas l'air alarmé par ce qu'il vient de faire.
— T'es un grand malade, toi ! Et son entretien d'embauche alors ? Tu veux pas que ta mère trouve du travail ?
— Pour qu'elle soit encore moins à la maison ? Et puis quoi encore, de toute façon ton daron a assez de thune pour nous faire tous vivre pendant des siècles, elle passe son temps à repasser ses chemises et tes fringues qui puent, elle a bien le droit de se reposer un peu !
Aouch. C'est pas très gentil. Hélas, c'est vrai. Tuck a beau avoir une vieille parka usée et un pick-up de l'époque de mathusalem, il a de l'argent. Et je suis bel et bien une sangsue qui profite de la gentillesse des autres. Cisco enfourne un autre biscuit et suit la conversation comme un match de ping pong. Un mal de tête s'est insinué à l'arrière de mon crâne, je rallume la télé et je les laisse devant, trop fatigué pour les distraire.
Trente minutes plus tard, la porte de la maison s'ouvre en claquant contre le chambranle et une Maria echevelée en passe le seuil. Frank a le don d'être gêné lorsque le regard de sa mère tombe sur eux, en relative sécurité, sans aucune flame à l'horizon. Pendant une seconde, je me sens coupable de ne pas avoir réctifié le tir en lui envoyant un démenti par SMS. Puis je me souviens que je n'ai pas son numéro. La culpabilité reste quand même, parce que pourquoi pas après tout. Maria enfouit son visage entre ses mains et soupire si lourdement qu'on pourrait s'attendre à la voir rapetisser puis disparaître, ses yeux tombent sur moi.
— Je suis vraiment désolée, Mickey.
Un haussement d'épaule et un geste vague plus tard, je me lève, les gamins m'imitent, Cisco un biscuit perché aux lèvres et Frank en se cachant derrière sa mèche rebelle à la Justin Bieber.
— Ton entretien s'est bien passé... ? Demande Frank d'une petite voix.
Maria lui arrache son portable des mains et ignore son petit cri indigné:
— Puni de mobile pour le reste de ta vie !
Je m'efface quand Maria pousse Frank devant elle, direction la porte. Ensuite, elle perche Cisco sur une de ces hanches et se plante devant moi.
— Sinon... Ils ont été sages ?
Parfaitement. Si on oublie que Frank a sous-entendu que j'étais pédophile. Un sourire faux se plaque sur mon visage.
— Ouais, bien sûr, Maria.
— Encore merci. Et désolé, grimace t-elle.
Maria réhausse Cisco sur sa hanche, le petit me fait un grand signe, il me regarde par dessus l'épaule de sa mère quand elle se retourne pour partir.
— Fais pas la pierre !
Et ils partent. Le silence retombe. Les gamins n'ont pas rajouté au bordel déjà existant dans ma maison mais j'ai l'impression qu'une vraie tornade est passée entre ses murs.



4- Le baby-sitting du pédophile




Sur le dos, dans l'herbe et les yeux au ciel. Les nuages sont peu nombreux et défilent à une vitesse qui me parait vertigineuse. Ou peut-être bien que c'est parce que ça fait des heures que je suis là à les contempler, j'ai la sensation d'être dans un time-lapse. Cyr me grimpe dessus et vient se coucher en boule contre mon ventre.
J'ai toujours eut le vertige, que je regarde en haut ou en bas, peu importe. Le bleu du ciel m'aspire, la tête me tourne, les paumes sont plaquées au sol par une force qui me dépasse. La gravité ? La peur ? Le passé ?
La sueur me coule le long de la tempe.
— Michaël !
Un sursaut me fait bondir sur place, je me redresse sur un coude. Tuck – qui était entrain de courir – fait une halte, pose les mains sur ses genoux pour reprendre son souffle, ses yeux arrondis, affolés.
— Tu m'as fichu la trouille de ma vie...
Je me mets dans ses baskets une seconde et je me vois à travers ses yeux, un corps allongé dans l'herbe, inanimé. Un frisson m'agite, je perds une main dans la fourrure de Cyr.
— Je profitais du beau temps.
Tuck hoche la tête mais la lueur paniquée ne le quitte pas. Cyr file, trop habitué à se sauver en sa présence. J'échappe à la gravité et me plie au rituel.
Je lui sers son café quand il m'attrape le bras, je relève prudemment les yeux.
— C'est quoi ça ?
Une minute où je respire. Tuck me montre le revers de ma main où la liste des choses à verifier s'est tellement allongée qu'elle va jusqu'à la moitié de mon avant-bras.
— Rien, je m'ennuyais.
— Hm...
A mon poste, une fesse contre l'appuie de fenêtre. Tuck boit tranquillement sa tasse, je joue avec l'ourlet de mon jean, il fait trop chaud pour mettre un sweat-shirt aujourd'hui.  
— Donc...
Oh, non. Je tourne la tête vers mon paternel et bingo. Le sourcils froncé et la ride du lion sont présents. Tuck s'apprête à me demander quelque chose et ça ne va pas me plaire.
— Les garçons étaient assez contents de leurs visites.
— Ah bon !? M'exclamè-je.
Moi qui avait rejoué la scène un million de fois sous tous les angles, je n'avais pu résumer cette première rencontre qu'avec un seul mot: cauchemardesque. Pourtant Tuck opine du chef avec conviction. Qui espère t-il convaincre ? Mystère, mais sûrement pas moi.
— Bien sûr ! Ment-il comme un arracheur de dents. Cisco n'arrête pas de parler de toi et Frank...
Je lève un sourcil. Tuck roule des yeux et secoue la tête:
— Bon, peut-être pas Frank, il est encore en colère de s'être fait punir de portable.
— J'imagine...
— Mais tu sais, malgré le fait qu'elle ait dû écourter son entretien à cause de ce message ridicule... Elle a fait tellement bonne impression qu'elle a réussi à décrocher le poste !
Wow, bravo Maria. Tuck a des étoiles dans les yeux, il bombe le torse tellement il est fier de quelque chose qu'il n'a même pas accompli de lui-même. C'est étrange. Etrangement attendrissant. Et dégoûtant parce que c'est quand même ma belle-mère.
— C'est génial !
— Oui ! Sourit-il. Ce qui nous laisse avec un problème...
Ce qui vous laisse avec un problème.
— Tu vois, juste après être rentré de son entretien, Maria a croisé notre baby-sitter et en fait elle était... En pleine séance de pelotage avec son petit-ami.
— Yeurk, Tuck, grimacé-je.
— Je sais, je sais, grimace t-il aussi. Et donc, on a réalisé qu'on ne pouvait pas lui faire confiance et comme les garçons ont apprécié de passer du temps avec toi, on se disait...
Oh oh. Nope. Pas question. Nada. Nein.
— Je t'arrête tout de suite. J'ai pas mon bafa et je peux à peine prendre soin de moi-même alors d'un gamin de cinq ans de d'un pré-ado...
— Cisco a six ans, me reprend t-il.
— La belle affaire !
— Michäel Jones.
— Si dire mon nom en entier est censé m'intimider, c'est raté.
Tuck repose son mug sur la table posément. Tant qu'il reste calme, ça veut dire qu'il croit pouvoir gagner. Et je suis déjà entrain de perdre le mien, ce qui signifie que je suis dans de beaux draps.
— Tu disais il n'y a pas si longtemps que ça que tu étais... comment tu dis déjà ? Short pour tes factures. Ils ont école toute la journée, Frank a un bus qui l'arrête juste au coin de la rue et on n'a qu'à donner ton adresse à la mairie pour que Cisco soit déposé devant chez toi, tu n'auras même pas à bouger !
— C'est bien beau, Tuck, mais...
— Ils sortent de l'école à 16h environ... Je finis à minuit donc je ne pourrais pas... Mais Maria a eut son planning et elle termine à 18h, le temps de quitter son bureau et d'arriver ici, ça fait 19h à peu près...
Je l'écoute faire des plans sur la cométe. Peut-être que quand il aura terminé, je pourrais lui expliquer pourquoi tout ça est une très mauvaise idée.
— Je suis mauvais avec les gosses. Et puis, je sais pas pourquoi mais Frank ne m'aime pas du tout, je sais pas ce qu'il a entendu mais il m'a pratiquement traité de pédophile.
— Ce gamin, grince Tuck. Je vais lui en toucher un mot.
Mon ébahissement est tel que je glisse de mon perchoir et atteri gauchement sur mes pieds. Je secoue furieusement la tête:
— Non ! Tu vas rien lui dire du tout, je m'en tape !
— Ok, ok, calme-toi.
— Cette histoire de baby-sitting... Et puis tu as vu ma baraque ? C'est le bordel, on n'y retrouverait même pas une portée de chatons alors des gosses ! Et s'ils se blessent ? Et qu'est-ce qu'ils vont faire de 16h à 19h ?
— Ce ne sont que trois heures !
— C'est beaucoup trois heures ! Et mon travail, je le fais quand ?
Tuck penche la tête sur le coté et pince les lèvres, c'est ce qu'il fait toujours quand il s'apprête à dire quelque chose de méchant mais qu'il se retient très fort. Pas assez fort pour le coup.
— Tu vas pas me dire que tu ne peux pas aménager trois heures dans ta journée super chargée pour ton autre travail.
La bile me monte à la gorge, la remarque est gratuite et déplacée.
— Je fais ce que je veux de mes journées. C'est justement pour ça que j'ai commencé ce travail, pour être tranquille et ne pas avoir de comptes à rendre. A qui que ce soit.
Tuck me toise de haut en bas. Il n'est plus aussi calme, même s'il fait bien semblant. Il essaye de mettre sa tasse dans l'évier mais la pile de vaisselle n'a pas dégrossie alors il la pose sur le comptoir.
— Je ne pensais pas qu'apprendre à connaître tes demi-frères en étant payés serait si éprouvant.
— Ne commence pas le petit voyage au pays de la culpabilité...
— Non, c'est pas ce que je fais, je pensais juste que ce serait tout benef pour tout le monde. Les gosses parce qu'on n'a jamais assez de frères et soeurs, toi pour la même raison et parce que tu as besoin d'argent, Maria pour son travail...
Tuck me lance un coup d'oeil rapide, soupire et hausse une épaule.
— Mais si tu me dis que ça ne t'intéresse pas du tout, alors je trouverai quelqu'un d'autre, c'est pas grave. On aura pleins d'opportunités de mieux se connaître.
Trop même. Je fais oui de la tête pour que Tuck soit satisfait, qu'il enfile sa parka et qu'il reparte dans son pick-up. Et il le fait, parce que ça fait partie du manège de ma journée, de la routine. Le soulagement est infini, tout est dans le bon ordre et tout va continuer comme avant. Et en même temps, tout tourne dans ma tête, je me sens mal, comme la pire personne que la terre ait jamais portée.
Je tente de me piéger moi-même, après mon travail, je lance une émission comique, je sors un pots de glace du congelo et je me l'enfile devant la télé en espérant que ça gardera éloigné le nuage noir que je sais descendre sur moi. L'horloge tic à trois heures et je me force à réecrire la liste des choses à vérifier par dessus les traces d'encres qui, à force, ne quittent jamais réellement ma peau. Je fais un tour de la maison. J'en refais un. Je finis par faire trois croix devant chaque lettres.
Dans mon lit, le plafond fait contrepied au ciel, il est bas, il devrait me rassurer mais je me mets à penser à des choses... A toutes ces choses auquelles je ne veux pas penser. Une petite voix dans ma tête me dit que je suis naze, incapable, inutile, que je ne manquerai à personne si je disparaissais, qu'au contraire, on serait soulagé. Tuck n'aurait plus à faire de détour avant de partir au travail, ni à boire mon café infâme, Maria n'aurait plus de t-shirt à repasser, Frank n'aurait plus à s'inquiéter que je sois ou non pedophile, mon job serait repris par quelqu'un de beaucoup plus talentueux, les factures impayées cesseraient de s'empiler...
Le matelas s'affaisse et Cyr colle son nez contre le mien, la gorge serrée et la respiration haletante, je le serre contre moi et je me raccroche à lui. Si je disparaissais, ce n'est pas Tuck qui s'occuperait de lui. Cyr a besoin de moi, Cyr a besoin de moi...

Le CD de Nirvana va dans la chaîne hifi, je me mets à ranger tout ce qui traîne, je plie les vêtements s'ils sont propres, je vide le sac poubelle et je remplie les armoires. La pile de vaisselle s'amenuise, je suis dans ma crise du rangement. Je viens de finir de laver le dernier bol quand les dernières notes de Dumb résonnent dans la pièce. Mon coeur commence à s'accelérer, mes mains se mettent à trembler. A la quarantième minutes du CD, je cours vers la chaine Hifi et je saute la chanson. Mon élan de bonne volonté retombe comme un soufflet, je m'assois au milieu du salon, avec la pochette de Nirvana entre les doigts et je me souviens.
Cet hiver là, nous étions rentrés à pieds, la neige s'était accrochée à nous à chacun de nos pas et avait mouillé notre pantalon jusqu'à mi-cuisse. J'avais le bout du nez et les doigts rougis par le froid. Une fois à l'intérieur, Lucas s'était débarassé de son jean trempé avant de le mettre sur le radiateur et avait réquisitionné ma seule plaquette de chocolat.
— Putain, ça caille ! S'était-il exclamé en riant.
Moins exhibitionniste, j'avais enfilé un bas de jogging dans ma chambre et je l'avais rejoins. La présence de Lucas ici était si familière qu'entendre la guitare et la voix brisée de Kurt Cobain ne m'avait même pas étonné, il avait tous les droits sur mes affaires, ça me plaisait qu'il se sente comme chez lui. L'épaule contre la porte menant au salon, j'avais fait un arrêt pour l'observer. Lucas, c'était un gars athlétique, avec des cheveux blonds coupés courts et des yeux bleus comme des saphirs. Le genre de type qu'on ne rencontre que dans les films d'ado un peu cul-cul, le grand mec qui a des fossettes quand il sourit, qui fait s'arrêter le coeur de quelques filles au passage.
— Ben alors, Mike, tu gèles sur place ? S'était-il moqué.
J'avais levé les yeux au ciel avec un sourire et je l'avais bousculé sur le canapé en m'installant à coté de lui.
— Pour te laisser gagner aux jeux vidéos ? Tu rêves !
Je lui avais balancé une manette et avais pris l'autre. Yoshi, Luigi et les autres avaient entamé la course. Le petit monstre vert avait poussé Princesse Peach sans le faire exprès ou peut-être était-ce Toad ? Sur l'écran, Luigi avait passé la ligne d'arrivée en bon premier.
— Yeeeeees ! Avais-je ri.
— Ca va pas se passer comme ça !
Lucas avait laché sa manette et s'était jeté sur moi. Nous étions tombés au sol en éclant de rire, il s'était mis à me chatouiller comme jamais et j'avais cru mourir de rire.
Un grand bruit me sort de ma reverie, je repose la pochette, Cyr n'apprécie pas la façon dont j'ai arrangé mes livres, il les a tous renversé au sol.

Le facteur m'apporte un courrier, sur l'enveloppe et à l'encre rouge, il y a marqué “deuxième rappel”. Je me passe une main sur le visage, ferme les yeux. Puis je prends mon portable et je tape un message à Tuck:
C'est d'accord pour le baby-sitting.




A suivre...

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Swato
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MessageSujet: Re: For evermore   Sam 2 Sep - 15:50

5- Le cerbère des toilettes




Quelqu'un toque à la porte et en l'ouvrant, je tombe sur un ado à la mèche rebelle. Il me fusille du regard par dessous ses cheveux, son sac à dos pend mollement à son épaule, aussi joyeux que lui.
— Entre.
— Trop aimable, dit-il, sarcastique.
Frank me pousse à l'épaule en entrant. Ca doit être soit un truc d'ado, soit un truc d'Alpha male. Quoi que ce soit, j'espère qu'il va réaliser qu'il n'a clairement pas besoin de ça pour m'intimider. J'avais déjà la trouille bien avant qu'il n'apparaisse devant ma maison. Il est trois heure de l'après-midi, exceptionnellement, Frank a fini plus tôt que Cisco, qui est censer arriver dans trente minutes. Une tasse de lait est déjà dans le micro-ondes et je me sens con. Mais puisqu'elle y est, je la fais chauffer. Frank a déjà le cul vissé au canapé, il me regarde de travers quand je pose le chocolat chaud sur la table basse pour lui.
— T'as nettoyé ton clapier ? Marmonne t-il.
— Ton sens de l'observation m'épates.
Si on joue aux sarcasmes, autant y aller à fond. Frank lève un sourcil, le nez retroussé, il cache à peine son mécontenement. A peine étant un euphémisme.
— Maria m'a dit que tu devais faire tes devoirs, tu viens juste de rentrer alors je te laisse une heure et après tu peux t'installer à la cuisine ou rester ici si tu veux.
— Quoi, t'es mon père peut-être ?
— Non, mais si tu veux, je peux appeler ta mère pour lui demander son avis...
Frank serre les dents, je hoche la tête.
— Ok, cool...
S'il me déteste, autant que ce soit pour une bonne raison.
— Tu peux mettre un CD ou regarder la télé, m'emprunter un livre, peu importe. Si t'as soif, la cuisine est par là, les toilettes sont au fond, deuxième porte à droite.
Seul un grognement répond à tout ce que je viens d'expliquer. Un coup d'oeil à l'horloge m'indique qu'il me reste une vingtaine de minutes avant que Cisco n'arrive, je prends mon ordi et je consulte mes mails. La télé s'allume dans mon dos, le son poussé au maximum. Partiellement pour m'ennuyer, sans doute. Un klaxon retentit, comme Tuck me l'a expliqué. Je sors pour acceuillir le deuxième grain de sable dans ma routine. Le chauffeur me fait un bref signe de tête, je réponds de la même façon et manque de trébucher sur mes propres chaussures en me rapprochant de la porte du bus. Génial. Un homme donne la main à Cisco et l'aide à descendre les marches.
— Bonjour, sourit-il.
Je souris stupidement. Arrivé à la dernière marche, Cisco fait un grand bond pour attérir sur le bitume, son cartable rebondit sur son dos, son doudou pend dans ses bras. Un énorme sourire plus tard et il délaisse la main de l'homme pour choper la mienne.
— A demain, Cisco !
— A demain, Chester !
Le bus continue sa route et on est laissé sur le pavé. Je pèse le pour et le contre, je pourrais encore m'enfuir. Cisco me tire par la manche, je baisse la tête, il attend.
— T'es encore une pierre ?
Je me mords les lèvres et secoue la tête avec incrédulité. Les pas de Cisco sont plus petits que les miens, on met le temps qu'il faut mais on finit par y arriver. Mon porte manteau n'est pas assez grand pour contenir toutes les vestes, c'est une grande première. Cisco est attiré par la télévision comme un insecte par un néon, je sors le paquet de biscuits au chocolat et je fais chauffer deux tasses de lait cette fois-ci, j'ai besoin d'un remontant moi aussi. Au contraire de son frère, Cisco se jete sur le goûter avec enthousiasme, les yeux glués à l'écran.
— Une heure de télévision et après on fait les devoirs, répété-je.
— C'est quoi une heure ?
— C'est deux fois trentes minutes, répondé-je.
Cisco fronce le nez, ses yeux se perdent dans le vague, je le fais beuguer aparemment. Je rapetisse à vue d'oeil, je l'avais dit, gérer des gosses je ne sais pas faire. Je cherche desespérement dans la pièce, mon regard accroche l'horloge, un éclair de génie surgit.
— Tu vois l'horloge ? Quand la grande aiguille sera ici, sur le six, ça fera une heure.
— Oh... D'accord !
Ca me laisse une heure de répis... Je me mets à l'ordinateur et essaye d'abattre un peu de travail mais...
— Miiiiiike ?
Cisco me tire la manche, je me décolle de mon propre écran:
— Quoi ?
— Je veux faire pipi mais le chat veut pas me laisser entrer, boude t-il.
— Cyr ?
Les sourcils froncés, je suis le regard de Cisco. Devant la porte des toilettes, Cyr cligne des yeux, assit sur son derrière. Je roule des yeux:
— Cyr, viens ici.
Même le chat me donne du fil à retordre. La moue de Cisco s'accentue quand Cyr baille et fait des vagues avec sa queue.
— T'auras pas de croquettes si tu restes là-bas, le menacé-je.
Au mot “croquettes”, miracle. Cyr miaule et trottine jusqu'à la cuisine en remuant du popotin, redevenu courtois. Cisco rit sous cape. Je croise les bras:
— Vas-y, avant qu'il ne change d'avis.
Cisco arrondit les yeux et court s'enfermer dans la salle de bain tandis que je remplis la gamelle de Cyr à ras-bord.
— C'est du chantage, tu sais, grogné-je en lui gratouillant la tête.
Cyr ronronne et croque voracement quelques croquettes. Je réussis à faire quelques codages avant que l'heure ne me rattrape, il est seize heure trente-cinq. Frank est toujours affalé devant la télé, il se ronge les ongles et Cisco se raconte une histoire en tournant les pages d'un de mes mangas.
— Ok, c'est l'heure, déclaré-je.
— Encore cinq minuuuutes ! Réclamme Cisco.
— Les cinq minutes sont déjà passées ! Devoirs, maintenant !
Cisco soupire lourdement et referme le manga avec plus de force que necessaire. Ca pourrait être impressionnant. S'il n'avait pas six ans. Il tape des pieds sur le parquet en allant chercher son cartable et disparait dans la cuisine, Frank lève un sourcil. On va dire qu'il est sourd, c'est plus rassurant que de se dire qu'il m'ignore sciemment.
— Devoirs, répété-je.
— Ou sinon quoi ?
Est-ce que j'étais si désagréable quand j'avais onze ans ? Je prends une inspiration calme sans montrer mon trouble et j'y réfléchis bien. Qu'est-ce que ça me fait s'il ne fait pas ses devoirs ? A moi, ça ne fait rien du tout. Je hausse les épaules:
— Ok, comme tu voudras.
Frank est pris de court, il fronce les sourcils et me dévisage longuement, comme si une corne m'était poussé au milieu du front.
— T'es vraiment nul, comme baby-sitter.
— Peu importe. Je vais aller travailler avec le moins penible de vous deux. Qui a six ans.
Je tourne les talons. Cisco a ouvert ses cahiers et est déjà entrain de travailler calmement, en battant des jambes. Il doit compter le nombre de points sur les dés, il a l'air assez doué pour se débrouiller tout seul, je me contente de lui montrer le nombre sur mes doigts quand il a un doute et je le laisse compter à voix haute.
— Et qu'est-ce que tu dois faire après ?
— C'est marqué sur le cahier rouge ?
— Le rouge, hein ?
On pourrait jouer au Uno avec le nombre de cahiers de couleur étalé sur la table. J'ouvre le cahier rouge, une fiche y est collé. Je surligne avec un fluo la ligne qui dit “compter les dés”, Cisco halète.
— On n'a pas le droit de faire ça...
— Oh, oup's... C'est pas grave, tu diras à ta maîtresse que je ne savais pas. Après tu dois lire la liste de mots du cahier bleu... Le cahier bleu... Le voilà !
Je brandis le cahier bleu et je le donne à Cisco, puis je referme le cahier jaune du calcul. Un coup d'oeil discret dans le salon m'informe que Cyr s'est installé sur les genoux de Frank. Et ce dernier a sorti ses affaires pour travailler, avec la télé allumée mais au moins il fait ses devoirs. Je me fais un high-five mental et je retourne aider Cisco.
Et ce n'est que le début d'un long mois.

Le bruit de la télévision est assourdissant, je ne m'entends même pas penser. Sur l'écran, Frank sourit et Cisco danse comme s'il avait un insecte dans le pantalon. Je cligne des yeux comme une chouette mal reveillée, les mains sur les hanches.
— Mais qu'est-ce que vous fichez ?
— On fait la danse de la main !
Les sourcils froncés, j'interroge Frank du regard. Ce dernier hausse une épaule avec désinvolture et monte le son. Et d'un coup ça me percute comme un camion bène un dimanche matin sur une route déserte. La chaine de musique passe "Les plus grands tubes de 2009" et une chanteuse chante à tue tête et s'en donne à coeur joie en remuant du popotin. Rien de dérangeant. Jusqu'à ce qu'elle se penche au sol en twerkant comme une damnée.
— OK ! On a assez dansé la danse de la main pour aujourd'hui ! Dis-je en arrachant la télécommande des mains de Frank.
— Nooooon ! Encore, encore ! Réclame Cisco.
J'éteins le poste.
— Cisco, c'est l'heure des devoirs de toute façon, va chercher ton cartable, j'arrive.
Cisco souffle et part en grommellant que je suis nul et estupido. C'est pas grave, je crois que le rôle d'ainé relou me va comme un gant. Frank se retranche derrière sa mèche en fronçant le nez.
— De toute façon, t'as même pas la TNT, c'est pourri.
— Et on se demande pourquoi ! Je vais pas payer 30€ de plus pour voir des filles à moitié à poils !
Si je veux vraiment voir un porno, internet est une source inépuisable de contenus très graphique. Pas que j'en regarde, mais on sait jamais. La télé me sert seulement pour mes dvd et mes jeux vidéos. Occasionnellement, je mate la météo et le zapping quand je m'ennuie. Bref, retour au problème actuel:
— Tu devrais faire tes devoirs aussi...
Frank me dévisage de haut en bas avec un rictus.
— Pfff... Laisse tomber. Tu vois bien que tu sers à rien, ce baby-sitting, c'est une grosse blague. J'ai onze ans, j'ai pas besoin qu'on me surveille, je préfère encore rester à l'école plutôt que de venir chez toi.
— Et le rapport avec tes devoirs, il est où ?
Frank lève les yeux au ciel, s'enfonce dans le canapé et pose les pieds sur la table basse en m'ignorant. Ca promet.

Et chaque soir, Maria revient du travail avec des cernes mais un sourire soulagé.
— Ils ont été sages, Mickey ?
Cisco sourit, un vrai moulin à paroles, mon regard se dirige vers Frank qui fait l'ange.
— Oui, Maria, tout s'est bien passé.
C'est faux, mais je me sens trop pathétique de ne pas réussir à gérer un mome de onze ans alors je me mens, je mens à Maria et Frank sourit.

— Frank, baisse moi cette télé ! Crié-je.
Le volume redescent, je me passe une main sur le visage et pose le coude sur la table. J'ai abandonné l'idée de faire obéir Frank mais Cisco m'écoute encore au moins. Devant ses devoirs, j'ai quand même envie de m'arracher les cheveux.
— Est-ce que je colorie ici ou pas ?
— Il faut que tu calcules d'abord. Si ça fait neuf, tu dois le colorier en bleu, si ça fait quatre, tu dois le colorier en rouge, si ça fait onze, c'est le vert...
Cisco s'arrête de colorier et relève des yeux mouillés de son coloriage magique.
— J'ai colorié en rouge ! Geint-il.
Je tourne la feuille vers moi, retiens un soupir et fouille dans sa trousse.
— C'est pas grave, on va gomer.
— La maîtresse, elle veut pas qu'on gome, pleurniche Cisco.
La gome retourne dans la trousse. Dans le salon, la télé se remet à atteindre des décibels à rendre dingue même un sourd. Dans deux secondes, je vais péter un cable.
— J'ai mal aux oreilles, Mickey.
Moi aussi. Mon palpitant bat comme un forcené dans ma cage thoracique, je suis à deux doigts de bondir de ma chaise. Puis finalement, c'est trop. La rage me prend à la gorge, je saute de ma chaise et je vais dans le salon. Frank a les pieds posés sur la table basse, il pianote sur son portable que Maria lui a rendu depuis qu'il est sage comme une image. D'un pas dirigé par la colère, je vire les jambes de Frank, prends la télécommande et éteins la télé. Puis je repars avec sans un regard pour lui. Dans la cuisine, j'attends d'être hors de vue pour m'appuyer contre le mur et souffler toute la rancoeur qui s'accumule quelque part entre mon estomac et mes poumons. A la table, Cisco commence à pleurer, mon coeur se serre.
— Pleure pas...
Je lui enlève le crayon de couleur des doigts et j'efface ses larmes avec la manche de mon sweat-shirt.
— Pleure pas, tu vas pas te faire disputer, t'as colorié qu'une petite partie, on continuer le reste de la case en vert, ok ?
Cisco hoche la tête en reniflant bruyamment, je lui tends le crayon vert et je le regarde colorier. Ca fait disparaître les dernières traces d'enervement dans mes veines.
Jusqu'à ce que la télé se rallume.

— Oh...
Je grimace, tends le sachet plastique qui contient le pantalon trempé de Cisco. Maria fronce le nez et le prend.
— Ca fait longtemps qu'il n'avait pas eut d'accident, s'excuse t-elle.
Cisco porte un vieux caleçon à moi, c'est tout ce que j'avais à sa taille. Il baisse la tête, les joues rougies par la honte. Frank ne dit rien, je m'attendais à ce qu'il se moque de lui tout le reste de l'après-midi mais aparemment il n'aime tyraniser que moi. Je hausse une épaule:
— C'est pas de sa faute, c'est Cyr qui l'empêchait d'aller aux toilettes et je n'ai pas été assez vite.
— Cyr... ? Demande Maria, perplexe.
Frank renifle avec amusement, Cisco pousse un gémissement gêné et va se coller contre la jambe de sa mère tandis que je me dandine bizarrement.
— Mon chat, ricané-je nerveusement.

Le jour suivant...
— C'est complétement stupide, grommele Frank.
— Estupido, traduit utilement Cisco.
Je les toise tous les deux, les mains sur les hanches. Je leur ai donné à chacun un petit sac de croquettes.
— Ce qui est stupide, c'est d'attendre que Cyr te laisse passer, Cisco. Alors s'il est devant la porte des toilettes et que tu dois vraiment y aller...
Je secoue le sac, Cyr raplique en miaulant de façon angélique. Cisco croise les bras, il boude. Je depose un petit mont de croquettes par terre, Cyr se jete dessus comme s'il n'avait pas mangé depuis quinze jours. Frank roule des yeux:
— Depuis quand on récompense une sale bête ?
— Il va finir par comprendre qu'il doit bouger quand tu dois y aller, ok ? Dis-je en ignorant Frank.
Cisco hoche la tête.

Après les devoirs, il reste pratiquement deux heures à occuper. Cisco est vraiment, vraiment, vraiment compliqué à gérer pendant ces deux ridicules heures. Je ne compte plus les parties de cache-cache, de roi soleil... Depuis les coloriages magiques, Cisco deteste les coloriages tout court, les crayons et les jolis dessins vierges ne l'interessent plus, je les ai remisé au placard avec desespoir. Maintenant, mon jeu préféré, c'est le roi du silence. Malheureusement...
— Mickeeeeeeey ! Cyr a déchiré le sac de croquettes devant la porte et il veut pas que j'aille aux toilettes !
Le silence est compromis et la seule chose qui règne chez moi, c'est le chaos. Sans compter les chats récalcitrants et les ado rebelles.



6- J'ai croisé Lucas





Je reviens des toilettes quand j'entends un bruit suspect. Puis Cisco halète d'une manière totalement familière. Il fait le même bruit quand il a mal colorié son coloriage magique ou qu'il a fait une bêtise. Et si ce n'était pas assez d'indices...
— On va se faire disputer...
Ca, c'est assez. Avant d'entrer pour de bon dans le salon, je ferme les yeux, renverse la tête en arrière et me prépare à découvrir quelque chose qui ne va certainement pas me plaire. Qu'est-ce que ces sales gosses ont encore inventés pour me rendre chèvre ?
— Cache-le !
Je fais un pas dans le salon avant que Frank n'ait pu obéir à l'ordre paniqué de son frère et la scène me tétanise à l'entrée. On pourrait croire qu'il a neigé dans la pièce s'il n'y avait pas un plafond au dessus de nos têtes.
— Que...
Les deux frères se retrouvent soudainement face à moi. Dans les mains de Frank se trouvent l'extincteur qui est normalement rangé dans le petit placard de la cuisine. Ils ont aspergé tous les meubles, le canapé est blanc et le parquet est recouvert de mousse. Cisco a le bon sens de se mordre les lèvres et de rougir en baissant la tête avec culpabilité, contrairement à Frank qui lève le menton comme s'il ne venait pas de détruire mon living-room.
— Mickey, pardon ! S'exclame Cisco.
Une odeur chimique me prend à la gorge et me pique les yeux. Il n'y a même pas une once de colère dans mon coeur, juste... de la surprise et de l'abattement. Je fais signe à Frank de me donner l'extincteur, ce qu'il fait sans chipoter. Pendant une seconde, j'ai envie de l'asperger entièrement avec le jet de mousse, parce qu'il me fatigue et que j'en ai marre de ces conneries. Je me contente de ranger l'extincteur à sa place, je prends les grands chiffons que je garde pour essuyer la vaisselle, deux seaux qui trainent dans un coin et je les lance à Cisco et Frank.
— Au boulot.
Peut-être par culpabilité ou par pitié, Frank s'execute. De mauvaise humeur, mais il nettoie. Cisco est un bon gamin, il sait que ce qu'il a fait n'est pas bien et qu'il a plutôt intérêt à réparer ses bêtises plutôt que de râler. Quant à moi... Je sors et je m'assieds sur le porche, dans ma prison de montants. Ils peuvent se débrouiller tout seul pendant dix minutes, j'ai besoin de souffler.
Comme si la journée n'était pas déjà assez pourrie, il se met à pleuvoir. La chattière claque et Cyr vient se frotter à moi en miaulant. Il me harcèle jusqu'à ce que je le caresse. Les yeux fermés, j'écoute la pluie tomber au sol en un plic ploc régulier, apaisant. Cyr vient s'asseoir sur mes genoux, le contaste entre son corps chaud et l'air tiède finit de me calmer mais ne change rien à ce qui vient de se passer.
— Peut-être que je devrais laisser tomber...
J'avais prévenu Tuck, je ne suis pas baby-sitter, je ne sais pas gérer les gosses et chaque jours qui passent nous le prouve, à tous. La porte s'ouvre, le battant claque contre le mur et les petits pieds de Cisco piétinent. Un silence s'installe, je rouvre les yeux et je le regarde se dandiner avec embarras.
— Mickey...
— Vous avez finis de nettoyer ?
— Ok. Alors, tu peux prendre un livre ou un coloriage.
Cisco grimace et opine du chef en faisant la moue.
— Tu veux pas jouer aujourd'hui ? Demande t-il d'une petite voix.
Je soupire, le mouvement bouscule Cyr qui fait un petit bruit contrarié, sort ses griffes pour me garder immobile.
— Je suis pas vraiment d'humeur à jouer après la grosse bêtise que vous avez fait.
Les yeux de Cisco se remplissent d'eau. Ca me serre le coeur mais je ne le montre pas.
— T'es fâché ?
— Ouais, je suis fâché.
Cisco couine pathétiquement, sa lèvre supérieure tremble avant qu'il ne se jete sur moi pour enrouler ses bras autour de mon cou sans se soucier de Cyr qui détale. Ce qui est impressionnant parce qu'il en a peur normalement. Je reste les bras ballants comme une andouille, étonné par l'étreinte.
— Pardoooooon ! On le refera plus jamais, jamais !
— Plus jamais, sûr ?
Les bras de Cisco se serrent et il hoche frénétiquement la tête.
— Plus jamais ! Promet-il.
— D'accord, alors je suis un peu moins fâché.
Comme il ne m'a toujours pas lâché, je lui tapote maladroitement le dos.
— Allez, va.
Cisco se décale, essuie les larmes qui n'ont pas réellement le temps de couler sur ses joues et m'envoie un petit sourire. Il trottine à l'intérieur en laissant la porte ouverte, ma maison est un veritable moulin. Cyr s'est remis de ses émotions et s'est assis pour contempler le paysage delavé par la pluie. Parfois, lorsqu'il pleut, ça me donne l'impression que toutes les couleurs déteignent pour disparaître doucement. Le parquet craque, quelqu'un d'autre vient me voir, mais je sais qu'il n'a aucune intention de s'excuser celui-là. Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête de Frank, je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il pense, ni de ce qu'il fait, de ce qu'il a l'intention de faire après. Est-ce qu'il se moque silencieusement de moi ? Est-ce qu'il trouve que je suis un bouffon ?
— Pourquoi est-ce que tu me détestes autant ?
Parce que franchement, à part exister, je ne vois pas. Frank ne répond pas, il tourne les talons et s'en va. Il va sûrement aller textoter ses potes tout en matant la télé. La pluie s'intensifie, un éclair vacille comme un stroboscope et déchire le ciel. Peut-être que si je descends les marches et que je quitte l'avancée, toutes mes couleurs vont se faire aspirer par le sol.

— Oh... Hey, Michaël !
La voix me tire de mes pensées, mes pieds ont une pause sur le bitume. C'est juste assez pour permettre à la personne de me rattraper. Une jolie brune avec des jolies yeux et un sourire encore plus joli.
— Tiens, Agatha..., dis-je avec un enthousiasme légèrement forcé.
En d'autres circonstances, j'aurais été absolument ravi qu'elle vienne me parler, mais les souvenirs que j'associe à elle... La fameuse catastrophe de la carotte. J'ai passé la semaine qui a suivi à me rappeler combien j'ai été stupide pendant notre conversation et maintenant je n'ai qu'une envie: trouver vite un trou où m'enterrer. Loin de se douter de mon malaise, Agatha sourit:
— On arrête pas de se croiser en ce moment, c'est drôle... Comment ça va depuis la dernière fois ?
Ma santé mentale décline à cause de deux mioches insupportables...
— Super et toi ?
— Pareil. Alors..., commence t-elle avec un sourire secret. Qu'est-ce qui t'amènes en ville ?
— Ah euh... Ma voiture faisait des drôles de bruit alors je suis allé la déposer chez le mécanicien, il est entrain de... l'examiner, dis-je avec une moue sérieuse.
Agatha glousse à mon ton dramatique :
— C'est si sérieux que ça ?
— Je le saurais après la batterie de test. Et toi, qu'est-ce que tu fais ici ?
— C'est l'anniversaire de ma tante, je viens de lui acheter un cadeau, c'est la femme la plus compliquée de l'univers, rit-elle.
— Oh...
Entre ses doigts, le sachet plastique se froisse, elle est rayonnante, elle donne l'image de la fille la plus souriante et la plus heureuse de toute la terre.
— Tu fais quoi de beau ?
— Pas grand chose...
C'est vrai, ce qui ne fait rien pour améliorer ma réputation d'hermite mais bon.
— Eh bien si tu ne fais "pas grand chose"... On pourrait aller boire un verre au Sixt, c'est juste à coté, propose t-elle.
Par automatisme, je me mets à chercher une excuse pour repousser l'invitation.
— Je...
Et là, le trou noir. Rien ne me vient. Et elle attend une réponse. Je panique, perds contenance.
— Ouais, ok, pourquoi pas.
Elle va me prendre pour une personne folle à lier à la fin.

Un milkshake et une menthe à l'eau commandés, Agatha me dévisage avec un grand sourire.
— Je ne t'ai presque pas reconnu la dernière fois à la superette.
— Ah bon ?
Ma main corne nerveusement le menu, je m'arrête quand je croise le regard réprobateur d'un serveur et je m'accoude à la table. Agatha remet une mèche derrière son oreille, ses yeux pétillent.
— Oui, pourtant t'as pas tellement changé finalement.
Je lui renvoie un sourire. Je ne sais pas trop quoi lui répondre, je n'ai pas envie de parler de météo, ça craint. Une serveuse arrive avec nos verres, Agatha sirote son milkshake et n'a pas l'air perturbé par mon silence. Du coup, je me retrouve à l'observer. Elle n'est pas trop maquillée, juste un peu aux coins des yeux et le jean et le tee-shirt qu'elle porte lui confèrent une beauté simple et naturelle. Elle est canon, mais c'est presque comme si elle ne le savait pas.
— Alors... Tu fais quoi comme boulot en ce moment ?
C'est le genre de question que je déteste mais que tout le monde pose, ça devrait aller. Agatha repose son verre, elle a une moustache blanche sur la lèvre, elle rit et l'essuie. Elle est mignonne, si ça m'était arrivé, j'aurais été mort de honte, elle, elle est juste amusée.
— J'ai pas quitté l'université en fait, sourit-elle. Je bosse à la bibliothéque, je range des livres, j'archive des trucs, je passe des commandes... C'est pratiquement toujours la même chose mais ça me dérange pas.
— Plutôt cool, t'es entourée de bouquins toute la journée alors.
— Ouais et d'étudiants, la plupart sont barjots, se marre t-elle.
La menthe me pique les narines, je me frotte le bout du nez avec ma manche. Agatha remue la paille dans son milkshake, je cherche un sujet de conversation mais rien ne me vient. Puis Agatha relève les yeux et se mord les lèvres:
— Sinon... J'ai croisé Lucas en ville la dernière fois...
Mon sang se glace immédiatement. Mes yeux restent fixés sur le rond d'eau qu'à laissé mon verre sur la table. Agatha continue sans attendre:
— On a parlé un peu mais c'était un peu bizarre, il avait l'air gêné... J'arrive pas à croire que vous ne soyez plus amis...
Ma bouche s'assèche, mon estomac se tord, mes paumes deviennent moites, une sueur glacée couvre mon dos. Agatha cherche mon regard, soucieuse:
— Qu'est-ce qui s'est passé entre vous deux ?
— Je ne veux pas en parler.
Pas à toi, pas à personne. La dureté de ma voix semble la surprendre, elle se redresse comme si je l'avais giflé. Je regrette un peu, parce que sa curiosité n'a rien de vicieuse ou d'intrusive, elle paraît juste... eh bien: déçue et triste.
— Oh... Ok, je n'insiste pas ! Au fait, tu as vu le signe qu'ils ont rajouté sur la 4eme rue...
Agatha tente bien de relancer la conversation, en vain. Mon cerveau est resté bloqué sur "J'ai croisé Lucas en ville".

Quand je quitte Agatha après m'être excusé rapidement auprès d'elle parce que "tu comprends, j'ai mes demi-frères à garder et je ne peux pas être en retard pour le bus scolaire sinon mon père va me flinguer", je croise Lucas à chaque coin de rue. Il est appuyé contre le bureau de poste, entrain de sourire en rejetant la tête en arrière pour contempler le ciel, il marche sur le trottoir d'en face, il lit sur un banc public, il écoute de la musique en remuant la tête, il met de la monnaie dans le distributeur de la station service... Chaque centimètre carré de cet endroit me le rappelle et c'est plus que je ne peux en supporter. Je prends ma Logan et je rentre chez moi dans un tel état de nerf que je n'entends pas le bus scolaire klaxonner trois fois et que Chester doit toquer à la porte pour me remettre Cisco en mains propres, un petit colis remuant et souriant dont je redoute les bêtises à venir.
Puis c'est le tour de Frank, qui entre sans frapper avec sa capuche sur la tête et sans même se donner la peine de dire "bonjour", qui s'affale dans le canapé comme s'il avait dans l'idée de fusionner avec le tissus.
— Ok, c'est l'heure des devoirs.
Sauf que Cisco ne veut pas faire ses devoirs, il en a rien à fiche du rond et du carré, des chiffres à additionner et des listes de mots à lire et à écrire. Il me tape la crise du siècle et je peux presque entendre Lucas grommeler et le voir se plaquer les mains sur les oreilles. Son image est sortie de la bouche d'Agatha et elle m'a poursuivi jusque chez moi, il est partout. Et je suis tellement à fond avec Cisco que j'ai peine à capter ce qui se passe autour, encore moins dans la pièce d'à coté. Ce n'est que lorsque je perçois les notes de Dumb que je me rends compte que Frank a mis le CD de Nirvana dans la chaîne Hifi.
— Non, non, non, dit Cisco.
Non, non, non, répond une petite voix terrifiée au fond de moi. Mon pouls commence à battre dans le bout de mes doigts, un tambour régulier contre ma cage thoracique.
— Cisco..., tenté-je.
— Non ! Hurle t-il.
La chanson est bientôt finie, mon coeur tape un sprint dans ma poitrine, mes doigts tremblent. Je trébuche jusqu'au salon, Frank pianote, je panique.
— Eteins la chaine hifi.
Frank ne relève pas la tête de son portable, des fourmis se battent dans mes pieds et devant mes yeux. Mes poumons se compressent au fil des secondes, Dumb va se finir, Dumb va prendre fin, pas ça.
— Frank, éteins-moi cette putain de chaîne hifi ! Crié-je, hystérique.
— C'est bon, je vais baisser ! Arrête de gueuler comme un putois, taré !
Trop tard. La chanson suivante prend le relai, mon coeur s'arrête.

What else should I be
All apologies


Mes pieds s'emmêlent en prenant le chemin de la sortie, je m'étale par terre, je me claque la tête sur le parquet. Pas assez fort pour me faire perdre conscience, j'aurais préféré. Des choses remontent, des paroles affreuses, des trucs que j'enterre tous les jours, elle s'accrochent à mes chevilles comme un monstre et elles remontent sur moi, elles pèsent sur mon corps, trop lourd, trop présentes, dans mon espace, elles me bouffent. Ma carcasse se soulève au rythme de mes respirations paniquées, j'essaye de compter comme on m'a appris mais c'est trop tard. La voix de Kurt Cobain rape comme mes mains quand elles s'enroulent autour des montants de ma prison.
— Mickey ?
La tête me tourne, elle pulse et bat follement, ma gorge se ferme, je commence à etouffer, à perdre pied. Cette fois-ci, je vais vraiment crever, je le sens jusque dans mes os.
— Frank, Mickey a un problème ! Hurle Cisco.
— Plusieurs, tu veux dire. Quoi ?
Mon corps se met à trembler tout seul, mes ongles trop longs erraflent ma gorge, je n'arrive plus à respirer, l'air ne passe plus, je ne pense plus, je pense trop. Des mains affolées me saisissent les poignets, quelqu'un parle, je me débats, j'ai peur, je vais crever, je vais crever, je vais crever...
Je suis dans ma chambre, All apologies est en route et je regarde le plafond, je suis de retour dans ma chambre, avec ce putain de CD et ce putain de plafond à la con. Je regarde le plafond et rien n'existe.

— Michaël ?
— Il est réveillé ? Pleurniche Cisco.
Mes yeux sont fermés, ma tempe et le reste de mon corps sont appuyés contre quelque chose de dur, je suis par terre, sur le coté. Une série de frissons me parcourt de la tête aux pieds sans discontinuer, ma tête flotte, ma gorge est sèche, ma respiration est entrecoupée, bizarre.
— Encore un peu mais mieux maintenant, qu'est-ce que je dois faire ?
La voix de Frank. Petite et vacillante, pas normal. J'ouvre les yeux, on dirait que mes paupières pèsent une tonne. Je ne vois que les montants de ma prison, un bras me maintient sur le coté, je ne peux pas bouger.
— Michaël, tu m'entends ?
Je fais un effort pour lui répondre mais tout ce que j'arrive à faire, c'est grogner et grimacer. Quelque chose de poisseux tiraille ma joue, je n'arrive pas à lever la main pour l'enlever, on m'a enroulé dans une couverture.
— Attends...
Quelque chose se colle à mon oreille, je mets un moment à comprendre que c'est un portable.
— Mickey ?
— Pa' ? Grommelé-je.
— Comment tu te sens, Schatzi ?
Tout me revient doucement, je suis pas en état parce que je viens de faire une crise d'angoisse. Et apparemment, j'ai perdu conscience, ce qui est une grande première. J'étire prudemment mes jambes et avec un effort je me redresse sur un coude en maintenant le portable contre mon oreille.
— Ca va, croassé-je.
— C'est pas ce que Frank vient de me dire...
J'ai comme un chantier en travaux dans le crâne, ça pulse et ça tremble, je grimace et frotte mon front avant de gémir de douleur. Mes doigts sont rouges quand je les retire.
— Je me suis un peu ouvert à la tête, je crois...
Avec un effort, je m'appuie contre la ballustrade. Devant moi, Frank est accroupi et se ronge les ongles. Au début, je me dis qu'il y a quelque chose d'étrange dans son comportement. Puis je réalise qu'il n'est pas fixé à son telephone et que c'est la première fois que je vois réellement ses yeux.
— Je suis là dans cinq minutes.
— Pas la peine.
La salive me monte à la bouche, je déglutis difficilement, j'ai la nausée. Du regard, je cherche Cisco.
— Je suis déjà sur la route de toute façon.
— Téléphone au volant, marmonné-je.
— Je sais, je sais.
Je ferme les yeux en espérant que ça fera filer les vagues dans mon estomac. Mauvaise décision. J'ai juste le temps de rendre le portable à Frank avant de vider tout ce que j'ai avalé aujourd'hui par dessus la ballustrade. Quand mon ventre cesse enfin de se contracter, je reprends ma respiration et grimace. J'ai du me cogner plus fort que je ne le pensais. Frank parle au télephone avec une main devant les narines, pauvre gosse.
Tout se confond après ça. La transpiration causée par la panique sèche sur ma nuque, Frank m'apporte un verre d'eau et je me rince la bouche en soupirant, je ne sais pas du tout où se trouve Cisco, ce qui fait certainement de moi le pire baby-sitter de la planète. Lorsque les phares du pick-up de mon père éclaire le chemin, je rouvre les yeux et m'apperçois que j'ai commencé à piquer du nez sans m'en rendre compte. Tuck trébuche hors de son engin de malheur et court. C'est la première fois que je le vois courir depuis ... Mes paupières s'abaissent, je secoue la tête.
— Schatzi...
— Salut, Tuck...
Pathétique. Un soupir plus tard, Tuck pose des questions à Frank comme si je n'étais pas juste sous son nez.
— Allez, je te conduis aux urgences. Frank, va chercher ton frère.
— Pa', protesté-je.
— Tu saignes et tu as sûrement besoin de points de suture. En route.
Un bras passe dans mon dos, il semblerait que je n'ai pas le choix. Je finis dans la voiture, la tête contre la vitre. A l'arrière, j'entends Cisco qui pleurniche et qui pose plein de questions avec une petite voix terrifiée.
— Mickey va mieux ? Où on va ? Il va mourir ?
Si seulement, répond la voix vicieuse sous mon crâne, elle s'en donne à coeur joie. Je me recroqueville dans le siège, respire par la bouche et attends que tout passe.

A l'hopital, on attend pendant des heures avant qu'un medecin ne me prenne finalement en charge.
— C'est une honte, s'il avait une comotion il aurait pu glisser dans le coma une centaine de fois avant que vous vous bougiez finalement le cul, enrage Tuck.
Le médecin ignore ses vociférations avec un sourire crispé, demande ce qui s'est passé et sourcille quand je lui raconte que j'ai fait une chute. Il sort son matériel – Aie, Tuck avait raison, il va me faire des points de suture – pendant que je réponds à son interrogatoire. Oui, j'ai trébuché ; sur du parquet ; non je n'ai mal nulle part, sauf à la tête ; non, je n'ai pas perdu conscience...
— Si, intervient Frank.
Je me mords la langue, maudit soit-il.
— Combien de temps ? l'interroge t-on.
— Cinq, dix minutes environ.
D'accord. Je dois rester, on va me trouver une chambre et un medecin va passer me faire des test complémentaires, je pourrais sortir demain si tout va bien mais à partir de maintenant je suis en observation. Merci, Frank.
— Vous pouvez le suivre pour l'aider à s'installer et lui dire au revoir mais après ça, il faudra partir. Vous pourrez revenir demain à 10h, on saura s'il peut sortir d'ici là.
Cisco baille dans le cou de Tuck, Frank se ronge encore l'ongle du pouce en jetant des coups d'oeil nerveux à son portable. La culpabilité me prend de nouveau à la gorge:
— C'est bon, allez-y. Maria va s'inquiéter.
— Tu es sûr ?
— Ouais, c'est bon. Repasse juste chez moi pour fermer et donner un peu de croquettes à Cyr ?
— Je vais le faire, t'inquiètes pas.
Tuck me tapote maladroitement le dos:
— Je viens te chercher demain.
— Ok. A demain.
Après un dernier coup d'oeil hésitant, Tuck réhausse sa prise sur Cisco et s'en va, Frank sur ses talons. On me guide dans les couloirs, on me donne des vêtements de rechange. La fatigue me colle tellement à la peau que je fais ce qu'on me dit sans trop râler. Même si la blouse de l'hopital est hideuse et que je préfererais largement être chez moi. La porte de ma chambre reste entrouverte, une infirmière me dit qu'elle viendra me réveiller dans deux heures. Pas sûr que je réussisse à m'endormir tout court. Les points tiraillent mon front, on m'a donné un analgésique pour la douleur, je ne sens pas grand chose même si ça pulse au rythme de mon coeur. L'infirmière vient me voir comme promis, je ne dors pas. Sur le dos de ma main, l'encre usée de ma liste de choses à vérifier me rappelle que la maison est vide et que je n'ai aucun contrôle sur ce qui s'y passe.
Le medecin ne vient me voir que le lendemain, après un petit déjeuné banal, un yaourt, une pomme, un chocolat... C'est déjà plus que ce que je mange le matin quand je suis chez moi. C'est un quarantenaire, une barbe poivre et sel, de nombreux plis sérieux sur le front. Il a un calepin qu'il ne cesse de regarder en tapant son crayon contre le papier.
— Madame Jones, l'interne m'a raconté ce qui s'est passé hier quand vous êtes arrivés ici mais j'aimerai l'entendre de vous.
Ma mâchoire se crispe, je hausse un sourcil et le regarde droit dans les yeux. Il ne cille pas.
— J'ai fait une chute en sortant de chez moi, voilà ce qui s'est passé, dis-je comme si de rien était.
— Votre demi-frère dit que vous êtiez bouleversée.
— Stressé, corrigé-je. Je suis leur baby-sitter et ils étaient... contrariants.
Chiants, insupportables, de vrais diables... Le medecin fait "hmmm" et examine calmement son calepin. Il en tourne une page et hoche la tête pour lui-même.
— Je vois dans votre dossier que vous êtes sous testostérone depuis un an.
— Oui..., dis-je, sur mes gardes. Et ?
— Eh bien...
Le medecin croise les jambes, sa bouche se plisse vers le bas. Cet entretien, je le sens mal.
— On a déjà constaté dans plusieurs cas que la testostèrone peut changer le comportement de la personne qui en prend. Votre demi-frère dit que vous êtiez vraiment, vraiment perturbée.
— Ca n'a rien à voir avec mon traitement, le coupé-je.
— Ca, c'est à moi d'en juger...
Mon sang ne fait qu'un tour:
— Vous disiez que vous vouliez entendre ma version mais vous ne voulez même pas m'écouter quand je dis que ça n'a rien à voir avec ça.
— Madame...
— Est-ce que j'ai l'air d'une dame.
La bouche du medecin se ferme. Je force mes doigts à se desserrer sur les couvertures et ma respiration à ralentir, je prends une inspiration calme. Si je m'enerve maintenant, je ne vais faire que lui donner raison.
— J'étais stressé parce qu'ils me faisaient tourner bourrique, ça m'a rappelé des mauvais souvenirs, j'ai commencé à faire une crise d'angoisse alors je suis sorti pour prendre l'air et j'ai trébuché. Ca arrive à tout le monde de tomber.
— Ce que j'essaye de vous expliquer, c'est que ce mouvement d'humeur que vous avez eut est surement dû à la testostérone.
— Et moi je vous dis que ça n'a rien à voir avec la testostérone. Je suis sous traitement depuis un an, je n'ai jamais mal réagi à une injection avant.
— Enfin, madame, je suis quand même le médecin !
Je suis tellement, tellement en rage là.
— Non, vous êtes un médecin qui persiste à m'appeler "Madame" alors que je n'ai rien d'une femme. J'ai fait la transition complète, j'ai changé mon nom...
— Mais il y a un "F" sur vos papiers.
— Parce que je suis en cours de procédure ! M'insurgé-je. Je ne vois même pas pourquoi je discute avec vous, je n'ai pas à me justifier !
Son attittude butée me dit clairement ce qu'il en pense de ma "procédure".
— Vous pouvez contacter la psychiatre que j'ai consulté avant, pendant et après ma transition, le "mouvement d'humeur" ou peu importe comment vous l'appelez... C'est du stress post-traumatique, pas une mauvaise réaction à la testostérone.
— Je vais la contacter. Et je contacterai aussi votre endocrinologue pour le mettre au courant de ce qui s'est passé.
— Je vais la contacter aussi parce que vous êtes clairement transphobe. Maintenant si je n'ai rien à la tête, j'aimerai qu'on me donne mon billet de sortie.
Le medecin ignore mon commentaire et prescrit des anti-douleurs pour ma blessure avec des instructions de soin, puis il s'en va. Je passe l'instant suivant à ressasser la conversation tout en me rhabillant avec mes affaires de la veille. Mon tee-shirt est couvert de tâches marrons mais je les remarque à peine. Mes seules pensées sont pour ce médecin qui m'a renvoyé en même pas dix minutes de discussion à toutes mes insécurités. Je sors de la chambre, je signe le billet de sortie et demande à la reception si je peux passer un coup de fil, promets de payer quand mon père arrivera avec de l'argent. La secrétaire a pitié de moi et me donne quelques pièces, je vais aux cabines telephoniques et avertis mon père que je peux sortir. Il me dit "j'arrive" et raccroche. Comme j'ai encore quelques pièces, je passe un second coup de fil. Malheureusement pour moi, je tombe sur boite vocale. J'explique quand même rapidement ce qui s'est passé à l'hopital, préviens mon endocrinologue qu'elle va avoir un coup de fil du médecin et lui raconte tout ce qu'il m'a dit en espérant qu'elle ne va pas le croire.
Puis je m'appuie contre le mur, renverse la tête en arrière, ferme les yeux et je respire.
































7- Tu es sûr ?





— Tu es sûr que ça va aller ?
Tuck me suit dans la maison. Ce qu'il dit me passe au dessus de la tête, je suis trop occupé à chercher Cyr. Quand il reste introuvable, je me résouds à faire appel à ses plus bas instinct... et secoue le paquet de croquettes. Une boule de poil tricolore débarque en miaulant, je la saisis au vol.
— Si j'avais un doute, maintenant je sais pourquoi tu restes dans le coin, chacal, dis-je en enfouissant mon nez dans le cou de Cyr.
— Mickey...
Dans la cuisine, mon père appuie un coude contre l'encadrement de la porte. Je repose Cyr et lui donne quelques croquettes.
— Oui, c'est bon, merci. J'ai les médocs, j'ai prevenu mon boulot...
— Ok.
Alors que je pensais qu'il allait partir, Tuck tire une chaise et s'y assoit, les mains jointes devant lui, un pli soucieux en travers du front.
— Est-ce qu'on va parler de ce qui s'est passé hier ?
— Encore ? raillé-je. Je suis tombé, y a rien d'autre à dire.
— Tu as fait une crise d'angoisse.
— Ouais et maintenant ça va.
Je me tourne vers l'évier et je me prépare un café sans lui proposer une tasse. Je n'ai pas envie que cette conversation s'éternise.
— Tu ne penses pas que tu devrais... prendre rendez-vous avec cette psy ?
— Tuck, le coupé-je. Stop.
Je referme séchement le placard et me tourne vers lui:
— Merci de m'avoir conduit à l'hopital et de m'avoir raccompagné.
Tuck prends ça comme une invitation à s'en aller. Et tant mieux, parce que c'en est une. Les clefs de son pick-up cliquètent dans sa main.
— Tu es sûr que tu es capable de surveiller les mômes ce soir ?
Je suis sûr que j'en ai marre d'entendre les gens me demander si je suis sûr. Les dents serrées, je hoche la tête.
— Ouais, bien sûr.
On se regarde bizarrement pendant une dizaine de minutes. J'ai l'impression qu'il y a un fossé entre nous, et dedans, il y a tous les mots de ce médecin à l'hopital. J'observe Tuck et je me demande ce qu'il voit quand il me regarde.
— Ok... Bon, fais attention à toi, ok ?
— Oui. A plus tard.
Tuck opine du chef, sautille sur ses talons avec hésitation mais s'en va sans rien ajouter. Cyr machonne ses croquettes en ronronnant, je pose une main sur son dos et passe l'autre dans mes cheveux courts avec un soupir.
— Toi, t'en as rien à foutre du moment qu'on te donne à manger, hm ?
Cyr lève brièvement les yeux de ses croquettes, je gratouille son cou et me décide à aller prendre une douche pour enlever les traces de sang que le medecin d'hier n'a pas réussi à nettoyer et pour enfin me changer.
Quelques mèches de mes cheveux se sont durcies en sortes de petites dreadlocks et je mets du temps à les défaire, avec beaucoup de savon et le peu de patience qu'il me reste. Je me sèche devant le miroir, croise mon reflet et bloque. Deux yeux noisettes me dévisagent comme si j'étais un étranger, comme si je me voyais pour la première fois. Cheveux noirs, sourcils broussailleux, des épaules carrées et des bras bien sculptés même si j'ai arrêté la salle depuis qu'on me regarde de travers partout où je vais. Un torse plat avec deux cicatrices roses mais discrètes. Et j'ai beau me regarder, je ne vois pas le détail que le médecin a vu qui sonne feminin chez moi. Il n'y a rien.


On toque à la porte. Quand j'ouvre, Frank se tient derrière. Il pleut dehors, il a mis sa capuche et ses cheveux voilent de nouveau ses yeux. Pendant une seconde, j'envisage de lui claquer le battant en pleine figure, de le laisser dehors comme un chaton noyé. Je m'écarte pourtant:
— Entre.
Je retourne à mon ordinateur et le laisse refermer derrière lui. Sur mon écran, des lignes de codes se battent en duel, je les raisonne comme je peux. Aujourd'hui, c'était censé être mon jour de congés maladie mais comme j'avais du retard dans tous mes projets...
— Tu me demandes pas pourquoi je suis là à cette heure-ci ?
Je relève les yeux. Frank a toujours son sac sur le dos, comme s'il s'attendait à ce que je le jette dehors. Un rapide coup d'oeil vers l'horloge m'indique qu'il n'est que quatorze heure.
— Non, pourquoi je devrais ? L'interrogé-je distraitement.
— C'est toi le baby-sitter, pas moi, grommele Frank.
— Je ne joue plus.
— Hein ?
Avec un soupir, je me détache encore de mon travail pour le toiser. Son attitude est la même qu'avant, comme si hier n'avait pas eut lieu.
— J'ai dit: je ne joue plus. Pour une raison qui m'échappe, tu me détestes et j'en ai assez d'essayer de rentrer dans tes petits papiers. Fais-moi chier et tu ne viendras plus ici, moi ça me dérange pas de te laisser attendre en permanence jusqu'à ce que Tuck ou Maria vienne te chercher.
Frank renifle avec dédain, son sac glisse de son épaule et il le laisse tomber par terre:
— Tu le feras pas.
— Tu veux parier ?
On se jauge silencieusement. Frank repousse sa capuche et sa frange trempée en arrière.
— Tu veux savoir pourquoi je te déteste ?
Je ne suis pas sûr de vouloir l'entendre mais il ne me laisse pas le choix:
— Parce que tout ne tourne qu'autour de toi. A mon école avant, j'étais un gars cool et maintenant je suis le frère du monstre, mes potes se foutent de moi, d'autres personnes que je connais même pas se moquent de moi, à la maison Tuck parle que de toi et de combien c'est difficile pour toi et y a personne qui se demande si c'est dur pour nous !
Je ferme le clapet de mon ordi et je ne fais plus semblant de ne l'écouter que d'une oreille. La plupart des choses que prononce Frank sont dites pour blesser, malgré tout, là, ça a l'air sincère. Il s'arrête, fait un geste vague dans ma direction:
— Pourquoi est-ce que tu ne peux pas juste être une fille et arrêter de tout compliquer ?
— Parce que je ne suis pas une fille, répliqué-je, mal à l'aise.
— Comment tu peux dire ça !? S'indigne t-il.
Je repousse la vague d'angoisse qui m'assaille et me calme:
— Comment tu peux dire avec certitude que tu es un garçon ? Lui demandé-je.
— Je suis un gars ! S'exclame t-il.
— Comment tu peux le dire avec certitude ? Insisté-je.
— Parce que c'est la vérité, je le sais !
— Pareil pour moi.
Frank ouvre la bouche, la referme, comme un poisson hors de l'eau. Je me dépêche de continuer avant qu'il ne trouve un contre-argument:
— Quand tu te fais des potes, ton premier reflexe c'est pas de vérifier ce qu'ils ont dans le pantalon ou sous leur t-shirt. Comment est-ce que tu peux être sûr qu'un de tes amis n'est pas exactement comme moi ?
— Parce que je le saurais ! Rétorque Frank.
— Ou alors peut-être que t'entendre m'appeler "le monstre", ça l'empêche de te faire totalement confiance. Peut-être qu'il a peur que tu le regardes comme tu es entrain de me regarder maintenant.
Un citron dans la bouche aurait produit la même grimace sur le visage de Frank.
— Je n'ai aucun ami comme toi et j'en aurais jamais, crache t-il.
— Ton monde va être très petit alors.
Frank me tourne le dos sans daigner m'accorder un regard. Il ne va pas loin, le canapé du salon a toujours été sa destination préférée. Je rallume l'ordinateur en m'efforçant d'avancer dans mes projets mais le coeur n'y est pas. La télévision piaille sur une émission de télé-réalité où Brandon aime bien Jessica mais la trompe quand même avec Manon parce que cette dernière est "vachement bonne, wesh". Et Jelena est amoureuse de Philip mais comme il sort avec Gaëlle, elle va vers Victor pour essayer de le rendre jaloux, sauf que Victor croit vraiment qu'elle a des sentiments pour lui et James le met en garde mais en fait lui-même est crâmé de Jelena et ses bons conseils sont en fait une ruse pour que Victor abandonne Jelena qui essaye de rendre jaloux Philip qui sort avec Gaëlle.
Je me demande comment Frank arrive à suivre toutes ces conneries. A quinze heure trente, le bus de Cisco arrive.
— Bonjour, Michaël, me salue Chester.
Un sourire plus tard, Cisco trottine dans l'allée entre les sièges et descend prudemment les marches.
— Oulà, vous vous êtes battus ? Plaisante Chester.
— Il est tombé, comme moi à l'école, regarde !
Cisco relève son pantalon et montre son genoux égratigné à Chester avec une moue triste. Je lui tends la main:
— On va mettre un pansement dessus, ça ira mieux.
Même si ça ne va rien faire pour son égratignure, il le mérite, il vient de m'épargner une explication gênante. Cisco sourit, rabats son pantalon et saute la dernière marche en serrant mes doigts. Chester me fait signe et le bus s'éloigne.
— C'était comment à l'école ?
A cette question, Cisco se transforme en moulin à paroles.

On en est au goûter devant un chocolat chaud chacun quand quelqu'un toque à la porte. Surpris, je fronce les sourcils et vais ouvrir.
— Tuck ? Il est tôt...
Mon père se mord nerveusement les lèvres, piétine sur le seuil en se gratant la nuque.
— Oui, c'est... Euh... Je viens de me souvenir qu'on avait rendez-vous chez le médecin avec les garçons, en fait.
C'est clairement une excuse bidon. Je cligne des yeux et le détaille avec attention. Il a encore sa tenue de travail et il paraît hyper embarrassé, comme s'il avait hâte de partir.
— Ok... Je vais aller chercher Cisco.
Frank peut se débrouiller, il n'est pas loin de l'entrée, il a du entendre de toute manière. Tuck entre. En passant à coté du canapé, je note que Frank n'a pas du tout l'air étonné. Un coup d'oeil au portable dans sa main et je comprends. Il lui a demandé de venir les chercher. Une boule se loge dans ma gorge, je fais comme si de rien était et m'eclipse à la cuisine.
— Cisco, Tuck est là, annoncé-je avec un ton vacillant.
— Quoi, déjà ! S'exclame Cisco en boudant.
Au moins un qui a une réaction authentique. A moins qu'il ne soit bon acteur.
— J'ai pas fini mon goûter ! Chouine Cisco.
— Termine-le vite alors, je vais préparer tes affaires. Attention, dans cinq minutes on doit avoir terminé (je lui montre l'aiguille sur l'horloge)... top chrono !
Le défi a le don d'arrêter les jérémiades de Cisco, il mange en un temps record.
— T'as perdu ! Rit Cisco.
— Oui, j'ai perdu, dis-je avec un sourire.



Je me suis tapé un dîner en tête à tête avec le bol vide que Cisco a laissé derrière lui, la flemme de le laver. J'attends que la motivation me vienne quand mon portable vibre dans ma poche:

Peut-être qu'on devrait mettre sur pause cette histoire de baby-sitting... Voir arrêter completement. - Tuck 19:18

Pour être honnête... Ce message ne m'étonne pas. Je suis pas ravi pour autant:

Tu pouvais pas me le dire en face, hein ? - Moi 19:20
Qu'est-ce que tu veux dire ? - Tuck 19:23

Je sais que Frank t'as demandé de venir les rechercher, je suis pas con – Moi 19:25

Ce n'est pas entièrement à cause de ça ! - Tuck 19:30

Pas entièrement. Mais c'est en partie à cause de ça:

Si tu crois qu'éviter de le confronter à des gens comme moi ça va le calmer, tu te trompes – Moi 19:33

Je m'inquiète pour toi, c'est tout ! Je n'ai pas envie que tu te recoives des commentaires de sa part, t'es fragile en ce moment. - 19:37

Le mot "fragile" me percute comme un poids lourd sur une autoroute à 130km/heure, j'ai le telephone à l'oreille la seconde suivante. Tuck décroche:
— Mickey ?
— Je ne suis pas "fragile", m'insurgé-je.
— Non, bien sûr, je sais, ce que je voulais dire c'est que..
— Et puis pourquoi on a ce genre de conversation par texto ? Je te signale que je ne voulais pas faire de baby-sitting au début, c'est toi qui voulait à tout prix qu'on apprenne à se connaître entre demi-frères et maintenant tu me sors ton...
— Michaël...
— ... baratin débile en disant que je suis "fragile" en ce moment !
Remonté comme une pendule, je lui laisse à peine le temps d'en placer une. La tristesse, la rage et l'injustice de la situation me prend à la gorge.
— Mickey, avec ton passé, c'est normal que Frank s'interroge et...
— Non, je t'arrête tout de suite, je veux pas avoir cette discussion au téléphone.
Pas quand je ne peux pas voir son visage et les expressions qu'il affiche quand il parle.
— Tu n'as qu'à venir ici et on en discute.
— Je ne peux pas, Maria est chez une amie et je dois garder les petits.
Sous le coup de l'émotion, mes doigts vont arracher les clefs au clou de l'entrée:
— Alors c'est moi qui viens.
— Tu es sûr ? Tu n'es jamais venu à la maison, dit Tuck, eberlué.
— Eh ben, il y a une première à tout, j'arrive dans cinq minutes.
Je raccroche sans attendre sa réponse, décroche ma veste du porte-manteau et m'engouffre dans ma Logan en imaginant les diverses tournures que vont prendre la conversation. Il ne faut pas que j'en fasse un drame, même si j'ai l'impression que tout me tombe dessus d'un coup. Tuck ignore que mon endocrinologue a appelé ce matin pour dire que le medecin à l'hopital avait peut-être raison et qu'elle souhaitait faire des examens complémentaires pour réajuster mes dosages, il ne sait pas qu'on va sûrement réduire la seule chose qui me fait me sentir moi-même et qui m'empêche de perdre la boule.
— Merde, ricané-je en me frottant les yeux.
Après tout, c'est vrai: il y a des choses plus graves dans la vie, il y a des gens qui ont des maladies graves, qui meurent de faim... Je suis juste une erreur de fabrication intra-utero.
Soudain, un chien débarque de nulle part et se met en travers de la route. Tout s'accelère, tout va trop vite. Mon compteur indique 70km/h, j'appuie sur les freins mais rien ne se passe. Je panique et fais ce que mon père m'a toujours déconseillé de faire: je donne un grand coup de volant. Les pneus crissent, la voiture fait un bond, ma tête cogne le parebrise puis c'est le trou noir.

Le paysage est à l'envers. J'ai tellement mal partout qu'au final la douleur est inquantifiable. Inqualifiable. La ceinture de sécurité me broie le torse, je n'arrive pas à respirer. Ca sent l'essence, la pluie, le sang. Un bruit me tape sur les nerfs, un geignement aiguë et plaintif.
Puis je réalise que ce son, il sort de ma propre bouche. Je crois que je pleure. Je crois que je suis entrain de mourir. En un reflexe stupide, ma main se porte à la boucle de la ceinture, un clic retentit et j'atterris douloureusement sur le toît. La portière conducteur a été défoncée et arrachée par le choc, je roule, rampe, me traîne. Je ne sais même pas ce que j'ai de cassé, mon corps est tordu en plusieurs endroits, un goût metallique persiste sur ma langue et la douleur, la douleur...
Je fais toujours ce bruit. Je ne peux plus avancer. Bouger. Je ne peux même pas contempler le ciel. Ma joue s'errafle contre le bitume, tout ce que je vois est gris couleur béton.
Je ne peux plus respirer.
Garder les yeux ouverts.
Penser.
Une patte grise entre dans mon champ de vision. Stupide clébar, quand je pense que je vais crever pour lui. J'aurais du l'écraser.
Un museau froid pousse ma main, renifle ma peau. Une langue râpeuse vient lécher le sang qui couvre mes articulations fragiles. Je me sens glisser, mes yeux restent ouverts mais ma vue devient floue, je perds les sensations, la douleur s'évapore peu à peu, ma respiration m'effleure à peine les lèvres, elle s'amenuise, elle me quitte.
Comme dans un rêve, je sens un pincement sur mon poignet mais c'est trop tard.
Je suis déjà parti.

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Swato
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MessageSujet: Re: For evermore   Sam 2 Sep - 15:59

8 - Ta deuxième vie, chérie





Quand je me réveille pour la première fois, je suis perdu. Quelque que je ne connais pas est là, parle, je ne comprends qu'à moitié, je délire. Une main me repousse doucement sur le lit, mes yeux se ferment tout seul et je replonge dans les limbes.

La deuxième fois...
D'abord, il y a les odeurs.
Un enchevêtrement de parfums parfois complémentaires, parfois en total opposition, de senteurs agréables qui ne s'allient pas, qui sont dissonants. Les larmes me montent aux yeux, j'entrouvre la bouche pour échapper à tout ça mais c'est pire. Parce que maintenant je peux goûter les odeurs. Mes sourcils se froncent et une douleur lancinante s'installe à l'arrière de mon crâne.
— Ah, il... elle/il est réveillé. Encore.
Mes paupières papillonent. Le visage d'un homme est penché sur moi, il a une expression blasée.
— Bonjour, la belle au bois dormant, raille t-il.
Je cligne des yeux pour m'éclaircir les idées, qu'est-ce qui s'est passé ? J'étais chez moi, je me souviens d'avoir parlé à Tuck, puis d'avoir pris la voiture...
— Chien, croassé-je.
— J'espère que c'est pas de moi que tu parles parce que sinon on va pas s'entendre, grommele le type.
— Où est ce que je suis ?
J'essaye de me redresser et comprends tout de suite que c'est une mauvaise idée quand ma tête se met à tourner et que mes cotes s'enflamment.
— Wow, wow, wow ! Doucement !
L'air se coince dans ma gorge, une toux me secoue et je me tiens les cotes en grimaçant. Une main sur mon épaule me repousse contre le lit et y reste le temps que ma quinte de toux disparaisse. Je suis à moitié dans les vapes quand c'est fini.
— Tu pourras pas dire que je t'avais pas prévenu... Bon retour parmi les vivants, mec ! Enfin, meuf, mec, bref.
Le plafond est blanc mais ça ne ressemble pas à une chambre d'hopital. Les murs sont bleu lavande, les draps ont des motifs avec des vaisseaux spacials et il y a une caisse de jouets dans un coin de la pièce, à coté d'un petit bureau d'écolier.
— Où est-ce que je suis ? réitéré-je.
— Je ne suis pas censé te parler, je vais aller chercher Alicia, elle te fera le topo et... ouais, termine maladroitement le gars.
Il trébuche gauchement sur ses propres pieds en sortant et laisse la porte ouverte. Je me lèverais bien pour aller explorer et comprendre ce qui se passe mais... le moindre mouvement me fait souffrir. Je m'appuie sur les coudes pour voir ce qui se trouve à l'extérieur.
— Elle est reveillée, dit le gars dans le couloir.
— Ah, bien. Tina lui a enlevé les perfusions après tout, c'était une question d'heure avant qu'elle ne se reveille.
Je grince des dents. Elle. Ils parlent de moi. Une femme passe la porte avec un sourire affable:
— Bonjour... Je sais que ça doit être très perturbant pour toi...
— Où est-ce que je suis, la coupé-je.
Un détail me file les jetons mais je n'arrive pas à mettre le doigt dessus.
— Ne sois pas effrayée...
— Qu'est-ce qui s'est passé ? Insisté-je.
Elle fait apparaître un tabouret qui se trouvait sous le lit depuis le début et s'assoit dessus, ouvre la bouche, puis la referme. Je me redresse et fixe Alicia. Dans un endroit que je ne connais pas, parmi des gens qui me sont étrangers... Je pense que je suis en droit d'avoir peur et d'attendre des réponses. Alicia m'adresse un sourire rassurant qui ne fait rien pour me rassurer.
— Tu as eut un accident de voiture, tu étais gravement blessée. Mon neveu t'as ramené chez nous pour te soigner.
— C'est... gentil, dis-je avec hésitation.
Et carrément bizarre.
— Si j'ai eut un accident et que j'étais gravement blessé, pourquoi je suis chez vous et pas à l'hopital ?  
— Oui, dit Alicia avec un rire nerveux.  C'est là que les explications se compliquent...
Je la dévisage pendant qu'elle rassemble ses esprits pour commencer les dites explications. Des gris se battent dans la chevelure brune d'Alicia, son visage est strict, tout en angles et ses épaules sont larges. Mais le plus étonnant, ce sont ses yeux. Ils ne sont pas bleus, ni marrons, ni même verts, ils sont ambres, très clairs.
— Tu es allée à l'hopital, tu es morte aux urgences, reprend t-elle.  
— Mort, corrigé-je en un soufle. Comment je peux être mort aux urgences si je suis en vie maintenant ? Ca n'a aucun sens.
A moins que je ne sois mort et que ce soit l'au-dela. Dans ce cas là, je m'avoue un tantinet déçu. Alicia écarte les doigts sur ses genoux avec patience:
— Tu es vivante parce que mon neveu t'as sauvé.
— Il est infirmier ? Demandé-je, perplexe.
— Non, pas exactement, soupire t-elle, frustrée. Mince, je n'ai jamais eut à faire ça, je ne sais pas comment m'y prendre...
— Quoi ?
Alicia se passe une main sur le visage, coince une mèche de ses cheveux derrière son oreille et prend une inspiration.
— Tu es morte sur la table d'opération. Mon neveu n'est pas humain, il t'a ramené à la vie. C'est pour ça que tu as une morsure. Au poignet, précise t-elle.
Elle est folle. Je la fixe calmement et je hoche la tête:
— Ouais... Bien sûr... Est-ce que vous pouvez me donner un telephone, que je passe un coup de fil ?
— Qui veux-tu appeler ?
C'est pas tes affaires. Des frissons rampent sur mes bras et font se dresser les poils qui s'y trouvent, elle me fout la trouille.
— Quelqu'un.
Comme l'asile ? Ou peut-être que c'est moi qui suis fou. Si ça se trouve, cette gentille dame m'explique que j'ai un traumatisme cranien et que ma tête est dérangée pendant que moi j'imagine une discussion sur des gens qui mordent d'autres personnes pour les ramener à la vie.
— Si tu penses à appeler ta famille... Je suis désolée mais c'est impossible. Ils ont déjà assisté à ton enterrement, ils sont entrain de faire leur deuil...
J'ai mal au crâne. Alicia paraît détachée, comme si rien de tout ça n'était réellement important.
— Mon enterrement, répété-je, ahuri. Mais je suis vivant.
— Pour le monde des humains, ta vie s'est achevée le 28 septembre. Mais ta deuxième vie ne fait que commencer, sourit-elle.
— Ok.
C'en est trop. Je rejette les couvertures sur le coté et me lève en grognant de douleur.
— Ne te lève pas, claque Alicia.
Je fais la sourde oreille, maintiens mes cotes d'une main et fais quelques pas dans la chambre en direction de la porte, contournant Alicia lorsqu'elle fait mine de m'empêcher de partir. Elle est dingue et il faut que je sorte d'ici.
— Merci de m'avoir aidé, mais je dois y aller maintenant...
— Non, tu ne comprends pas, tu ne peux pas partir !
Alicia me suit, j'ai peur qu'elle m'arrête mais elle n'a pas à le faire. Parce que dans le couloir, je tombe nez à nez avec un miroir qui me renvoie ma surprise en pleine figure. Un grand type me regarde, il a la même couleur de peau, les mêmes cheveux noirs... Mais il est trop grand, la structure de son visage est trop carrée, ses épaules sont trop larges. Dans le miroir, c'est moi et ce n'est pas moi à la fois. Et pour couronner le tout...
Mes yeux sont ambres.
— C'est quoi ce bordel, qu'est-ce qui se passe !?
Je cloue Alicia sous un regard accusateur, elle croise les bras et me contemple avec précaution, comme si j'avais perdu les pédales.
— Je ne sais pas, ma chérie. Moi-même je me le demande.
Mon coeur va exploser. Ou je vais me réveiller.
— Qu'est-ce que vous m'avez fait !?
Alicia s'approche doucement avec les mains levées devant elle, comme pour apaiser un animal craintif.
— Calme-toi. Je vais tout expliquer mais tu dois y aller doucement et écouter.
Je garde la bouche close, recule d'un pas parce que je ne veux pas qu'elle me touche. Alicia s'arrête et opine du chef.
— La morsure produit ce genre de changement. Je ne sais pas encore pourquoi elle t'a attribué un corps d'homme. Brandon, mon mari, est entrain de faire des recherches. Je suis vraiment désolée, chérie...
— Je suis pas une fille et arrêtez de m'appeler chérie. Putain, c'est pas possible, je suis dans un cauchemar, je vais me réveiller, geigné-je.
Je me frotte furieusement le front, au bord de la crise de nerf. Puis j'additionne les faits avec mes souvenirs et je relève les yeux, prudent.
— Admettons que je vous crois. Cette histoire de morsure... Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que vous êtes ?
C'est complétement hallucinant. Alicia se mord les lèvres, penche la tête sur le coté et marmonne quelque chose, tout bas, entre ses dents. Peut-être qu'elle pense que je n'entends pas.
Je sais, mauvais timing. Envoyez le dehors et restez en bas, c'est ce qu'elle a dit. Il n'y a que nous deux ici, à qui est-ce qu'elle parle ?
Je tends l'oreille. La poitrine de Alicia se gonfle et j'entends l'oxygène entrer dans ses poumons, j'entends des petits bruits en bas, trois personnes qui se déplacent, qui parlent en murmurant, en colère... Non, pas en colère. Inquiets. Et soudain, je réalise que je ne devrais pas être capable d'entendre aussi bien quelque chose qui se passe un étage en dessous. Alicia me lance un pauvre sourire:
— Nous sommes des loups-garou... Et tu en es un aussi maintenant.
— Si c'est une blague, c'est vraiment pas drôle..., dis-je en reculant.
Alicia me suit. Encore. C'est là que la goutte d'eau fait déborder le vase. Je me retourne et je cours. Même si j'ai mal, même si je n'ai pas de souffle et que je ne connais pas la maison. J'entends les personnes en bas, je sais où aller pour les éviter, même si je ne sais pas où est la sortie. En bas des escaliers, je prends à droite, dans ce qui semble être une salle à manger, une grande table trône au milieu de la pièce. Il n'y a pas de portes. Mon pouls grimpe en flèche, la terreur se bat avec l'adrénaline et j'ignore laquelle va gagner. Trois paires de pieds se précipitent vers moi.
— Laissez-la ! Hurle Alicia.
Mais il est trop tard, trois personnes passent la porte. Mon souffle se saccade d'autant plus, mes cotes protestent, je les agrippe en gémissant et tousse. Dans un brouillard de larmes, j'apperçois Chad en premier, suivi d'une fille et... Ma main libre serre si fort le dossier de la chaise devant moi que mes articulations blanchissent.
— Je vous avais dit de le faire sortir, fulmine Alicia.
Quelque chose craque. Peut-être mes os.
— Chérie, j'aime vraiment cette chaise...
Une écharde se plante vicieusement dans ma paume, mes yeux sont rivés à ceux de la troisième personne, prisonniers, comme une mouche au milieu d'une toile.
Lucas.
Le monde s'écroule sous mes pieds, un voile tombe devant mes yeux et j'ai juste le temps de mettre le doigt sur le détail qui m'avait percuté chez Alicia et chez Chad avant de perdre toute notion de réalité.
Leurs yeux sont tous de la même couleur.
La terreur gagne.

L'humidité a une odeur de moisi. Je prends une bouffée d'air hésitante, mon champ de vision s'élargit, le voile vient de s'envoler.
— C'est bien, ma chérie. Tu es revenue.
Assise sur les marches d'un escalier, Alicia me sourit. Elle sourit sans arrêt, c'est flippant. Mon premier reflexe est de froncer les sourcils. Mais rien ne fonctionne comme il est supposé le faire. Le sol est plus proche que d'habitude.
— Tout va bien, dit Alicia.
Tout ne va pas bien. Je suis enfermé dans un sous-sol avec une personne que je ne connais pas et qui m'appelle sa chérie, il y a des chaines au mur, j'ai peur et j'ai des pattes. Je ne sais pas quelles drogues ils m'ont donnés mais elles doivent être puissantes si j'en suis au point de m'imaginer des pattes et de la fourrure. Est- ce qu'ils m'ont assomés ? Je ne me souviens de rien...
— La pleine lune est tout près et tu étais bouleversée, ça a déclenché la transformation. Mais tu es revenue et tout va bien aller maintenant.
Alicia se lève avec grâce en dépliant ses longues jambes et s'approche lentement de moi. Mes jambes - pattes, mes pattes - reculent d'instinct, je baisse la tête et un son terrible monte dans ma poitrine. Les pas d'Alicia s'arrêtent net:
— Je sais que tu ne me fais pas encore confiance. C'est normal, tu ne me connais pas. Mais je vais te demander de m'écouter, au moins pour maintenant.
Le son s'intensifie dans ma gorge, fait vibrer mon corps entier. C'est un avertissement menaçant et apeuré. Un "n'approche pas" implicite. Alicia soupire, plante ses yeux dans les miens:
— Si tu veux retrouver forme humaine, tu n'as pas le choix.
Alicia ne bouge pas d'un poil. Moi non plus, littéralement. C'est trop. C'est le genre de situation où une crise d'angoisse pointe le bout de son nez. Trop de choses se bousculent dans ma tête. Comment est-ce qu'on en est arrivé là ? L'accident, ma présence ici, le fait que je sois retenu contre mon gré, mon cerveau qui s'imagine des trucs, cette femme qui me demande de lui faire confiance. Lucas.
— Je sais. Je sais que c'est beaucoup d'un coup, murmure Alicia comme si elle était dans ma tête.
Un violent frisson fait se dresser les poils sur mon dos. Parce que j'ai des poils partout, vraiment partout et qu'est-ce qui pourrait être pire que ça ? Alicia s'assied devant moi, croise les jambes sous elle et attends.
— Prends ton temps. Quand tu seras prête, on pourra essayer de renverser la transformation.
Je ne suis prêt à rien du tout. Mes pattes rapent contre le béton du sous-sol en reculant, j'effleure les chaines contre le mur et refuse de penser à leur potentielle utilité. La sensation d'avoir des coussinets est inédite et j'ai l'impression à la fois de marcher sur un nuage et de bouger comme un robot. J'ai envie de me claquer la tête contre un mur. Si c'est un rêve, ça me reveillera, si c'est une drogue... peut-être que ça m'eclaircira les idées.



A suivre...

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